Critique : Vous n'avez encore rien vu

Simon Riaux | 21 mai 2012
Simon Riaux | 21 mai 2012
Connaissant le talent d'Alain Resnais pour la subversion des formes et le détournement des genres, on était en droit d'attendre de Vous n'avez encore rien vu non pas un film testament (il prépare déjà son prochain opus), c'eut été trop simple, mais une réflexion impertinente et enjouée telle qu'il en le secret sur le temps, la transmission, la valeur et la réception des œuvres d'art, ainsi que leur nécessaire relecture. Malheureusement, l'immense réalisateur, qui a toujours su théâtraliser le cinéma et mettre la scène en images, rate ici son numéro de funambule dans les grandes largeurs. Un échec d'autant plus spectaculaire qu'il est réalisé sans filet.

Les premières images suffisent à distiller un malaise qui n'ira qu'en s'amplifiant tout le long du film. Le pré-générique nous brûle les rétines d'un barbouillage numérique où se télescopent titrages grotesques et imagerie mythologique de pacotille, l'inquiétude distillée par cette incipit sera vaguement atténuée par une présentation des comédiens personnages où affleure la malice du réalisateur une dernière fois, le temps d'annoncer aux spectateurs et comédiens qui jouera quoi, qui jouera qui, et pourquoi. Quelques minutes plus tard, le scénario-dispositif-happening se révèle totalement. Il consistera en une confrontation entre les acteurs fétiches d'un metteur en scène récemment décédé, et une troupe débutante désireuse de monter un de ses grands succès, le tout par écran interposé, chaque distribution se renvoyant la balle et relisant le texte à l'aune de sa propre interprétation.

Interprétation problématique, car jusqu'à aujourd'hui, Resnais avait su faire cohabiter une forme ciselée et réfléchie à l'extrême avec une direction d'acteurs à la fois libre et formidablement cohérente, soit un grand écart étourdissant, dont le dernier exemple en date demeure les euphorisantes Herbes folles. Ici hélas, les compositions de chacun relèvent au mieux du cabotinage sauvage (Arditi et Girardot, de toute évidence remplacés pour l'occasion par des clones), voire du désastre aux proportions épiques. On se désole de voir Sabine Hazéma si évidemment perdue au sein d'un concept dangereusement redondant, elle qui fut et demeure l'une des pièces maîtresses du cinéaste. Seul Amalric s'en tire avec les honneurs, brise régulièrement le quatrième mur (ce qui était clairement l'enjeu de l'expérience), et confère au film des instants de grâce dont la rareté nous frustre.

Découpage et montage sont à l'avenant, comme attendant des acteurs de faire un travail dont eux-même paraissent douter à chaque instant, tant et si bien que ce petit monde se regarde réinterpréter les répliques des petits copains. En résulte une impression d'écho qui ne parvient jamais à générer le trouble attendu, la caméra et les comédiens paraissent désarçonnés par l'omniprésence de décors numériques hideux à plus d'un titre. Esthétiquement parlant, rien ne justifie l'utilisation de cette technique dont l'aspect factice se voit soustrait de la dimension organique d'un plateau de théâtre, Resnais confondant reproduction et contrefaçon. Techniquement parlant, le constat est encore plus sévère : scintillements, ombres mal portées et perspectives ratées choquent instantanément l'œil, et nous interdisent de pénétrer dans l'univers qui nous est proposé.

À l'image, rien ne se passe, et là où le propos du film laisse entendre que les diverses interprétations et incarnations sont vouées à fusionner et former une entité autonome, purement créative, il faut se contenter de plan plans-plans, de champs contre-champs, voire de split screens inutiles, car superposant des vignettes dont la direction d'acteur ne varie que trop peu, générant un écho verbeux et stérile, quand il n'entre pas purement et simplement en contradiction avec les intentions du projet. Dans le genre, Le Paltoquet, bien qu'imparfait, était autrement plus fin et inventif dès lors qu'il était question de briser les codes du théâtre ou du cinéma.

On serait tenté de terminer d'un bon mot et de comparer cet objet non identifié à une reprise déviante de Au théâtre ce soir, mais Vous n'avez encore rien vu ne parvient même pas à en reproduire le kitsch attachant, et se paie le luxe d'une pseudo mise en abyme trop fumeuse pour fasciner, pas assez sûre d'elle pour qu'on la prenne au sérieux. Reste une satisfaction alors que les lumières se rallument : si le parallèle doit effectivement être fait entre l'auteur mort mais pas trop, désireux de réunir ses muses une dernière fois, alors tout n'est pas perdu. En effet, il nous est dit avec une candeur touchante que vient pour l'artiste l'heure de nous quitter quand son œuvre n'a plus besoin de lui pour être transmise, reprise, relue ; vu la note sur laquelle il nous laisse, Alain Resnais devra encore emballer quelques merveilles avant d'envisager de nous quitter.

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