Hugo Cabret : Critique

Mise à jour : 22/11/2017 20:24 - Créé : 28 novembre 2011 - Nicolas Thys

Quand on s'intéresse à l'au-delà des films, on ne sait que trop à quel point la cinéphilie de Martin Scorsese est immense. Combien de bonus DVD n'a t-il pas fait pour clamer son amour de telle œuvre cinématographique ? Sans oublier qu'il finance une fondation chargée de la préservation et de la restauration de films de patrimoine, et qu'il a lui même réalisé un court-métrage, faux documentaire et pastiche Hitchcockien, voici quelques années qui le montrait sous son versant cinéphile : The Key to Reserva. Mais si ce qu'il a vu a pu l'influencer, et s'il fait référence depuis le début de sa carrière à certains des films qu'il aime, jamais encore il n'avait fait de véritable film hommage pour proclamer son amour du septième art.

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Ceux qui ont lu L'Invention de Hugo Cabret de Brian Selznick, par ailleurs cousin de David O. Selznick, l'un des plus grands producteurs de l'histoire du cinéma avec à son actif Rebecca ou Autant en emporte le vent, comprendront vite que ce livre est juste idéal pour un cinéphile comme Scorsese. Bien plus qu'un simple roman, c'est un livre qui mêle images et mots dans un exercice de montage proche du cinéma et c'est certainement le plus beau des récits d'invention sur le cinéma des premiers temps. Des premiers mots et des premiers dessins de l'auteur, tout semble nous ramener aux images en mouvements. En somme, un livre comme celui-ci, outre une belle histoire, est un retour aux sources, d'abord à destination des enfants mais aussi d'un public plus large. Pour Scorsese, exit donc les mafieux, l'Italie, New York, De Niro ou Di Caprio. Aucune violence, nulle psychose, rien de christique. Au contraire, un voyage dans l'enfance, la magie, le rêve et le spectacle.

 

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D'aucuns se demanderont si Scorsese est à même de traiter au mieux un tel sujet, la réponse est évidemment oui. Car qu'est ce qu'Hugo Cabret sinon un voyage dans une histoire inventée autour d'une histoire vraie, celle de Méliès ? Pour tous les amoureux du cinéma, aujourd'hui Méliès c'est d'abord Le Voyage dans la lune, véritable ligne directrice du film. Mais c'est aussi un combat aussi vain que rebattu : Lumière contre Méliès, le documentaire et l'enregistrement du monde face à la fiction et la création d'univers merveilleux. Et s'intéresser à Méliès à la manière d'Hugo Cabret c'est justement s'attacher à créer un monde parallèle, faire de la réalité une fiction, une histoire captivante. C'est prendre d'abord parti pour le merveilleux, ce que sait faire mieux que quiconque Hollywood depuis l'époque classique, ce que sait parfaitement Scorsese, mais sans oublier qu'une part de réalité se terre toujours quelque part.

Et le Méliès du film, tout comme le Paris de Scorsese, est vrai sans l'être. Certains lieux et bâtiments sont vrais mais leur situation géographique laisse à désirer et tous ont été transformés et l'histoire est celle aussi d'un Méliès de cartes postales, une image d'Épinal. Car il a effectivement commencé comme magicien, créé le premier studio de cinéma pour ses films à Montreuil à l'image de celui montré dans le film, réalisé plusieurs centaines de courts-métrages avant de sombrer financièrement après la guerre. Ses films ont été détruits et il s'est remarié avec Jeanne d'Alcy, actrice de ses plus grand succès avant de devenir vendeur de jouets dans la gare Montparnasse et d'être redécouvert quelques années plus tard. Les grandes lignes sont là, tout le reste est inventé.

 

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Le film est à l'image d'un rêve d'Hugo, lorsqu'il voit un train traverser la gare sans s'arrêter, jusqu'à passer de l'autre côté du mur et tomber sur la rue. L'événement est vrai, la photographie du train dans la rue existe, mais elle apparaît au détour d'un songe de cet enfant errant qui sera adopté par le cinéaste. Ce que Scorsese cherche, c'est revenir à l'enfance du cinéma, à son histoire fabuleuse mais réincarnée dans un rêve. Idée naïve mais tellement belle qu'on ne peut qu'acquiescer. Et le cinéaste, conteur et cinéphile avant tout nous emmène dans une belle histoire tout en faisant redécouvrir un monde perdu, mort pour beaucoup. Il parle d'un passé pas si révolu, d'un cinéma qui nous précède et qu'il a vu germer et grandir, d'un cinéma qui s'adresse à ceux qui croient encore en quelque chose.

Et il ne va pas se priver de montrer quelques séquences des grands classiques du cinéma muet qui ont forgé son regard de réalisateur. A l'image de ce Voyage dans la lune de Méliès mais aussi Monte là dessus avec Harold Lloyd dont on assiste à une sorte de remake par Hugo en personne, et de nombreux autres dont on verra quelques images et que les amateurs s'amuseront à reconnaitre. Autre manière pour le cinéaste de nous raconter cette époque : la reconstitution, toujours romancée, et l'explication de quelques trucs, comme cette séquence dans le studio de Méliès avec l'homme en plein préparatif d'un de ses films. Scorsese nous ferait presque du « suédé » à gros budget !

 

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Pourtant rien de tout cela ne tiendrait la route sans deux autres éléments. D'abord une bonne histoire car Hugo Cabret c'est aussi le récit d'un passage de l'enfance au monde adulte, de la sortie d'un lieu unique dans lequel il vit : les coulisses d'une gare à la manière dont le cinéaste et sa troupe vivent dans les coulisses des films que jamais les spectateurs ne voient, de sa confrontation avec les gens qui vivent dans cette gare, les spectateurs des horloges qu'il remonte et de sa rencontre avec sa nouvelle famille. Une histoire déjà vue mais bien écrite et parfaite pour ce que le Scorsese cinéphile cherche à nous montrer.

Ensuite une mise en scène qui tient à la route. Et en cela, aucun doute : Scorsese reste un très grand cinéaste. Premier élément : l'importance des horloges, qui ne sont pas là tant pour montrer le temps mais pour insister sur l'idée d'une mécanique qui se prolongera jusque dans les corps des personnages, comme celui de Sacha Baron Cohen, handicapé et dont le pied est relié à une machine dont les rouages coincent régulièrement. Personnage de loi, droit, strict et sans imagination, hors du monde du cinéma. Car le cinéma et l'invention du cinéma, passent par l'invention du mouvement et d'un mouvement mécanique régulier qui va permettre l'enregistrement des images et leur projection, un mouvement qu'il faut entretenir en se plaçant de l'autre côté des appareils comme le fait Hugo, métaphore d'un réalisateur à qui il manque une chose encore : une aventure à vivre et à faire vivre afin de se retrouver du côté de la fiction.

 

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Dans ce film le mouvement est partout et Scorsese ne fait que rejouer sans cesse à l'invention du cinéma avec de multiples variations : l'automate et ses mystères qui résident dans la perfection d'un mouvement détruit, la découverte des images de Méliès dans l'armoire et leur étalage à la manière d'un folioscope, ancêtre du mouvement cinématographique. Et si ces horloges et leurs rouages multiples sont aussi des marques du temps, le cinéma est aussi un art de l'espace et cet espace Scorsese le rend d'autant plus visible avec une parfaite utilisation de la 3D. Voir le premier plan d'ouverture du film, sa fluidité magistrale et les divers jeux avec la profondeur tout au long du film, techniquement l'ensemble est excellent.

Et voilà le réalisateur qui réanime ce monde oublié en lui insufflant une autre dimension, il fait revivre les anciens films souvent plats et composés en tableaux en nous les montrant en 3D. Il ne fait pas qu'animer un cinéma, il le ressuscite : une idée simple et qui fonctionne, et le résultat est magique et d'autant plus adéquat que si Georges Méliès est l'inventeur des premiers films à trucs, ce joujou là n'est que la suite, le dernier en date et une invention de plus dans l'histoire des innovations qui ont commencé avec celles du cinéaste français ! Et à voir cette année Tintin, Pina et Cave of forgotten dream, moyenne d'âge des réalisateurs : 68 ans, on ne s'étonnera plus que ce soit les grands pères qui réussissent le mieux à utiliser la 3D. Ils en comprennent les enjeux d'autant mieux qu'ils savent que ce n'est pas une nouveauté mais la suite logique d'une histoire qu'ils connaissent bien.

 

Résumé

Au final, si un regret reste, c'est par rapport au livre de Selznick. Le film en est une brillante adaptation à quelques points près : les personnages secondaires semblent parfois trop gentils et surtout l'adolescente, jouée par Chloé Moretz, semble fade chez Scorsese comme l'ombre d'Hugo alors qu'elle avait une personnalité forte et qu'elle jouait d'égale à égale avec le garçon dans le livre, lui faisant même découvrir les grands mystères et la magie des salles obscures.

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