Critique : Travail au noir

Nicolas Thys | 13 juillet 2011
Nicolas Thys | 13 juillet 2011

Nuit du 12 au 13 décembre 1981. La Pologne est en état de siège, prise par l'armée et de nombreux activistes politiques appartenant au mouvement grandissant Solidarność sont tués ou arrêtés. C'est pendant cette nuit que Jerzy Skolimowski, cinéaste polonais en exil depuis 1967 et l'interdiction par la censure de son film Haut les mains, a l'idée de Travail au noir. Trois semaines plus tard le scénario est prêt ; le même temps suffira au réalisateur pour tourner son film. Seul soucis pour la production, que tout soit prêt pour Cannes. Le pari est tenu puisque Skolimowski y remporte le prix du meilleur scénario un an après la palme obtenue par L'Homme de fer d'Andrzej Wajda.

En tête d'affiche Jeremy Irons, célèbre au théâtre et à la télévision mais dont ce n'est que le troisième rôle au cinéma. L'anglais crève l'écran et n'a aucun mal à convaincre en ouvrier anglais, chef d'équipe pour la rénovation au noir de la maison d'un riche patron polonais. Au casting technique on aperçoit aussi Hans Zimmer pour les partitions électroniques, c'est sa première collaboration pour un film, et Tony Pierce-Roberts en chef opérateur débutant, avant qu'il ne devienne célèbre quelques années plus tard pour sa collaboration avec James Ivory.

Sa collaboration est essentielle tant l'atmosphère opaque et close, mise en place par Skolimowski, mise sur les éclairages et les couleurs. Des noirs profonds et nocturnes à des teintes plus ternes, des néons instables aux intérieurs livides, les rares lumières fortes proviennent des enseignes où les quatre polonais ne peuvent (presque) rien s'acheter sans voler. Le reste : oppression, soumission, tout est bon pour dissimuler la vérité. Et Jeremy Irons est comme un père, prenant soin de son équipe mais en leur cachant tout. Il doit jongler entre le bien-être nécessaire à la survie de ses trois hommes et l'argent nécessaire pour terminer son travail.

Il est aisé de voir dans la maison une allégorie politique. Car le plus étrange dans cette histoire simple, c'est que les protagonistes ne cherchent jamais à s'échapper, retenus par la langue qu'ils ne connaissent pas, leur femmes qui les attendent, des idéaux peut-être, une promesse d'argent. Mais rien ne leur est dit. Ce sont des robots programmés pour travailler sans véritable révolte possible. Travail au noir pourrait être, en quelque sorte, l'espoir d'un pays qui se relève à une époque où le régime communiste faiblit un peu. Mais les trois locataires restent prisonniers et surtout, on leur cache tout. Cet espoir est vain car ils n'ont conscience de rien de ce qui se trame autour d'eux, à leur insu. Et Irons, plus proche du pouvoir et qui possède la langue, le seul habilité à avoir de l'argent entre les mains, peut aller se promener à l'extérieur et décider de la vie de ses compatriotes sans même leur aval.

Et lorsque tout est enfin révélé...

Voilà Travail au noir, brutal et pessimiste, austère et épuré. C'est un film désespéré mais terriblement fort sur l'impossibilité pour un peuple de fuir ses oppresseurs, quels qu'ils soient, sur un désir de révolte bafoué par le silence. Anticommuniste et anticapitaliste, il est symptomatique d'une envie de pouvoir changer de monde. Mais l'atmosphère étrange mise en place par Skolimowski fait fort penser à un cauchemar grandeur nature comme si, partout, les mêmes éléments ne pouvaient que se reproduire à petite ou grande échelle...

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