The Reef : Critique

Francis Moury | 1 juillet 2011
Francis Moury | 1 juillet 2011

The Reef (Australie 2010) d'Andrew Traucki constitue la synthèse thématique et esthétique du Jaws (USA 1975) de Steven Spielberg et du Open Water (USA 2003) de Chris Kentis.

Du premier, il reprend le thème d'un grand requin blanc monstrueux (par sa quasi-intelligence bien qu'il ne s'agisse pas d'une intelligence génétiquement modifiée comme celle des requins de science-fiction du Deep Blue Sea (USA 1999) de Renny Harlin) et l'image au format écran large 2.35 Scope Panavision. Du second, il reprend l'idée d'un groupe d'êtres humains isolés en pleine mer durant la majeure partie du film et la manière de filmer leur réaction et leurs visions en quasi-caméra sur l'épaule ou subjective, en champ-contrechamp, au-dessus ou au-dessous de l'eau. Plus profondément, du point de vue thématique, le film prolonge et augmente l'angoisse de mort et l'idée (tout existentialiste et heideggerienne, au premier chef) du délaissement fondamental de l'homme au sein d'un monde, d'une nature hostiles : idée qui était déjà à l'œuvre dans Jaws et dans les plans de coupe atrocement ironiques de la faune tropicale « innocente » d'Open Water.

 

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En outre, Traucki a vu Les Oiseaux (USA 1963) d'Alfred Hitchcock, l'un des films majeurs de l'histoire du cinéma fantastique mondial du XXème siècle, celui dont on n'a pas fini d'explorer la richesse et les non-dits. Le personnage féminin joué par Zoe Naylor dans The Reef agresse érotiquement le héros joué par Damian Walshe-Howling un peu de la même manière que celui joué par Tippi Hedren chez Hitchcock agressait celui joué par Rod Taylor. Et, dans les deux cas, cette agression érotique précède et symbolise celles à venir du requin, des oiseaux. Il y a un lien psychanalytique objectif entre les deux évènements. Son symbolisme est poussé au niveau cosmologique dans les deux cas, la perte ressentie étant rendue encore plus atroce de ce fait : de la perte de l'amour (miné par la peur) on passe à la perte de la vie même puis, pour les survivants, à une perte globale de la confiance dans le monde et dans les informations phénoménologiques fournies par la perception et les normes sensitives habituelles. L'une des idées les plus géniales de The Reef est peut-être, de ce dernier point de vue, celle de la montée de la peur, puis de la panique une fois qu'il demeure seul, chez le marin expérimenté et professionnel que s'est adjoint le jeune homme convoyeur. Elle produit un effet similaire, en puissance, à la montée de la panique chez le personnage (plus complexe mais qui fonctionnellement tenait le même rôle) joué par Robert Shaw dans Jaws et cet effet redouble la peur du spectateur. Le suspense est intelligent parce que progressif : la première vision du requin n'intervient pas avant une bonne moité du film, comme chez Spielberg dans Jaws. Cette attente programmée, ce jeu avec l'horreur et l'épouvante repose sur la progressive compréhension de l'agression ayant provoqué le naufrage. Cette progressive montée en puissance est exploitée par un script rigoureux qui tient dans les limites classiques d'un film d'une heure trente et même un peu moins. Il y a, en outre, un suspense continuel relatif à la mort des personnages : The Reef est aussi un « survival thriller » intégré comme tel à un film fantastique. Sa conclusion est à mettre en parallèle, de ce point de vue, avec la conclusion d'Open Water.

 

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Dans les trois films, le travail sur l'espace et le temps externes du récit sont équilibrés par un travail du scénario sur l'espace et le temps internes des personnages. La progression dramaturgique repose sur la distance subtile instaurée par la mise en scène entre les perceptions subjectives des personnages et une perception plus globale, plus compréhensive, plus universelle qui est celle de la mise en scène elle-même. Il y a un point de vue humain et il y a un point de vue du requin qui sont amenés à un point d'équilibre constant par la mise en scène : ce rapport dialectique (le mot dialectique à prendre dans le sens du proverbe latin antique : mors illorum, vita nostra [est]) entre les deux points de vue confère au film sa terrible puissance et une puissance d'autant plus impressionnante qu'il est plus insidieusement et plus subtilement manifesté. The Reef réussit donc, d'une certaine manière, à allier en douceur la rigueur documentaire du Blue Sea, White Death [Bleue est la mer, blanche est la mort] (USA 1971) de Peter Gimble (*) et la folie naïve du Deep Blue Sea de Harlin.

 

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Tourné intégralement en extérieurs naturels dans le Queensland et un peu plus au large de l'Australie pour les plans de coupe de requins, The Reef allie techniquement les plans documentaire aux plans fictifs sans solution de continuité, au moyen d'effets spéciaux très brillants. Traucki avait déjà produit, écrit et réalisé un Black Water (Australie 2007) qui narrait (encore d'après des faits réels) l'attaque d'un groupe humain par un crocodile dans le nord de l'Australie. Traucki s'intéresse, à partir du réalisme le plus absolu, à la perception du réel une fois qu'elle est modifiée par la peur qui le fait déboucher esthétiquement sur le fantastique, l'horreur et l'épouvante. Il aime jouer sur le fil du rasoir ontologique et narratif. Avec The Reef, on peut considérer que l'histoire du cinéma fantastique (car c'est de ce genre, bien davantage que de celui - fondamentalement impur - du « thriller » comme le dénomme Traucki lui-même, que relève The Reef) compte un nouveau grand cinéaste.

(*) NB : peut-être ce beau titre - beau parce que simple et mystérieux -  The Reef est-il un clin d'oeil conscient (ou bien alors simplement voulu par le destin qui préside à l'histoire du cinéma, ce hasard objectif qui prélude souvent à la manifestation du sens ?) au documentaire produit et réalisé 40 ans plus tôt par Gimble dans la mesure où c'était déjà au large de Dangerous Reef, en Australie (panneau indicateur filmé en close-up) qu'avait finalement lieu la terrifiante rencontre entre l'équipe de Gimble et le grand requin blanc.  Ce serait avouer qu'une boucle d'histoire du cinéma est alors bouclée, que le documentaire de Gimble aura bien été la matrice de Jaws, de Open Water, de The Reef dans la mesure où certains éléments de ces trois films de fiction s'y trouvaient entés sur son information documentaire initiale, impeccable et déjà totalement implacable.

 

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