Critique : Abattoir 5

Nicolas Thys | 15 juin 2011
Nicolas Thys | 15 juin 2011

En 1969, Kurt Vonnegut Jr publie Abattoir 5, livre de science fiction original et sans équivalent, qui deviendra très vite l'un des grands classiques de la littérature du XXème siècle, notamment classé dix-huitième meilleur roman anglophone du siècle précédent par la Modern Library. Dans son livre, l'auteur reprend quelques éléments biographiques passés, ceux de la seconde guerre mondiale et d'un traumatisme fort, qu'il mélange avec son présent, dans une famille américaine typique, et un futur étrange aux confins de l'univers où des extra terrestres l'enferment pour le faire vivre avec une actrice.

Trois ans plus tard, George Roy Hill, déjà réalisateur de Butch Cassidy et le Kid, le porte à l'écran dans une adaptation de toute beauté, fidèle au livre qui sera récompensée par un grand prix du jury à Cannes en 1972. Il reprend la trame générale, les différentes époques et ses mélanges détonants ; et surtout, il parvient, avec le médium cinématographique, à rendre compte de manière peut-être plus intense encore de ces projections spatio-temporelles au cœur de l'ouvrage. A l'aide d'un montage très sec, les sauts dans les différents mondes se font brutaux et rendent compte de l'angoisse du personnage qui est perdu dans un espace ouvert, aux failles multiples.

L'image sert ces voyages plus encore que les mots car leur mouvement, leur agencement et leur fluidité permet de figurer à la fois l'angoisse, la surprise et les incohérences inhérentes à la vie et au monde du personnage principal, bien nommé Pilgrim, pèlerin en anglais. C'est un voyageur, un homme sans aucune prise sur ce qui l'entoure et qui doit se laisser aller car toute résistance semble impossible. Ces failles dans son univers sont autant de blessures qui l'ont modelé, ces voyages dans trois temporalités, autant d'histoires qui permettent de voir à travers le prisme de l'imagination, la réalité d'une Amérique qui doute d'elle-même.

Critique de la guerre, de son horreur et de la violence du retour dans une civilisation qui cherche à cacher ses traumas pour continuer, le film semble insister sur l'impossibilité pour le héros de revenir dans son monde. En même temps, Abattoir 5, s'il fait référence à un épisode vécu pendant la guerre, est aussi significatif de l'existence mélancolique et monotone du héros, que la société semble mener droit vers un abattoir. Il ne respire plus, pris dans cette espèce de torpeur dans laquelle chaque être humain est enfermé sans se préoccuper de qui il est vraiment. Et le kitsch du futur, la boite où l'on enferme les individus pour mieux observer leur réaction voire pour les programmer et en faire des rats de laboratoires, à l'heure actuelle, ne peut pas manquer de rappeler la télé réalité et toutes ces formes d'observations auquel l'homme est soumis.

Les décors sont volontairement grossiers, les personnages souvent caricaturaux et l'ensemble est relevé par une musique magnifique d'Elliot Gould, pastiche d'une autre époque, comme si rien ne correspondait au monde réel tout en cherchant à le représenter le plus fidèlement. Le film n'est plus dès lors que la doublure de notre univers frelaté. Sans voir dans le film une prophétie, il est difficile de ne pas percevoir dans les bonds du protagoniste, une volonté de souvenir, et une perte de repères caractéristique d'un retour sur soi et sur ses propres désirs. Et d'y perdre le spectateur pour mieux le réveiller.

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