Critique : Bloody Mama

Tonton BDM | 3 mai 2011
Tonton BDM | 3 mai 2011

En France, on a parfois tendance à résumer Roger Corman à une simple casquette de producteur débrouillard et un brin cynique. C'est un tort : on oublie trop souvent le grand cinéaste qu'il fut avant de prendre sa retraite de réalisateur au début des années 70. Touche à tout, aussi à l'aise dans la chronique socio-politique (le formidable The intruder) que dans le formalisme le plus pur (ses sublimes films gothiques adaptés d'Edgar Poe), Corman avait un don indéniable pour capter l'air du temps.


Et s'il s'inscrit dans une veine de cinéma dit « d'exploitation », censé surfer sur les succès de Bonnie & Clyde (1967) et des Tueurs de la lune de miel (1969), Bloody Mama, tourné en 1970, ne déroge pas à la règle, et porte sur lui les stigmates d'une époque en plein changement. Le cynisme, voire même une certaine subversion sont de rigueur dans la façon d'aborder les grands événements historiques rencontrés par les personnages du film (crise de 1929...), mais au fond, chaque élément du scénario semble surtout trouver une résonance dans la société de l'époque. La toxicomanie du personnage de Robert de Niro est par exemple abordée de front (alors que les drogues de type héroïne/cocaïne n'avaient pas encore connu leur essor majeur dans les années 30), de même que la sexualité, largement à l'honneur puisqu'on évoque la prostitution, les relations échangistes, l'homosexualité (via le personnage de Robert Walden) ou encore les frustrations sexuelles, qui hantent le personnage de Shelley Winters. Insatisfaite, Ma' Barker pense pouvoir s'accomplir en tant que femme en découvrant l'orgasme, et le recherche auprès de plusieurs compagnons : paumée autant dans son corps que dans son pays, ne parvenant pas à trouver sa place - si ce n'est en tant que mère - elle finira par rejeter la société en bloc, à l'image de la jeunesse américaine des années 70 perdue face à l'horreur de la guerre du Vietnam.


En développant une fascination morbide pour ces anti-héros, que le spectateur suit de cloaque en cloaque et de mauvais coup en mauvais coup, sans la moindre possibilité d'échappatoire ou de rémission, Corman anticipe le nihilisme des films des années qui suivront ; on pense par exemple beaucoup à La dernière maison sur la gauche de Wes Craven (1972). Ce nihilisme et cette misanthropie latente - directement hérités des Honeymoon killers de Kastle - sont d'ailleurs encore renforcés par la vision qu'a Corman de ses contemporains, tels que ces badauds qui se réunissent pour pique-niquer devant la maison où est en train de se dérouler une fusillade mortelle entre la police et la famille Barker... Un humour très noir au service d'un film fascinant, qui traverse les décennies avec une aisance confondante.

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