Critique : Pas de printemps pour Marnie

Johan Wyckaert | 4 novembre 2012
Johan Wyckaert | 4 novembre 2012

Pas de printemps pour Marnie, inspiré du roman Marnie écrit par Winston Graham, est souvent vu comme l'œuvre la plus machiste d'Hitchcock. Pourtant, il s'agit d'une œuvre pleine de subtilité et d'ambiguïté, qui appartient à une période de films très sombres du cinéaste, puisque suivront entre autres Le rideau déchiré et Frenzy. Contrairement à ses films précédents, le danger et le mystère se trouvent essentiellement au sein même des personnages, de leur passé, ainsi que dans leurs relations : avec sa mère (que s'est-il passé pour que Marnie soit dans cet état ?) et avec les hommes, dont Mark (Sean Connery), qui va jusqu'à brutaliser la pauvre Marnie (Tippi Hedren) pour tenter de vaincre ses névroses. Pas de printemps pour Marnie dépeint des relations troubles entre ses personnages, et une relation hommes/femmes plus proche de la possession, sous l'œil du cinéaste, que d'un véritable consentement mutuel.

L'ambiguïté du film, d'abord, réside jusque dans son casting : un Sean Connery en pleine période James Bond, au charisme ravageur, mais qui contrairement à son image de gentleman n'hésite pas à user de la force et de menaces pour obtenir ce qu'il veut, face à Tippi Hedren, blonde hitchcockienne de retour devant la caméra du cinéaste après Les Oiseaux, ici accablée par de graves troubles psychologiques. Son personnage, Marnie, est au centre de l'attention : celle des hommes, du cinéaste, de sa caméra (vue de dos, plongeante, subjective, Marnie est « espionnée » constamment), et des dialogues même lorsqu'elle est absente. Ainsi, le spectateur n'aura d'abord qu'un aperçu de sa silhouette, ses jambes, son sac, puis une description par un personnage qu'elle a dupé, dans un mélange de haine et d'attirance.

Si la vision de la femme dans le film n'est pas très réjouissante : handicapée des sentiments, prostituée, femme de ménage ou amoureuse frustrée... Celle des hommes n'est guère plus enviable : recrutement sur le physique, chantage sexuel, prédateur... Toutefois, si le cinéaste nous montre un homme abusant d'une femme fragile, la menaçant physiquement (« Je me retiens de vous faire parler » dit-il violemment) ses actes seraient presque légitimés par l'aide apportée à l'héroïne. Ce côté ambigu est présent jusque dans la toute dernière scène, où Marnie le supplie quasiment de s'occuper d'elle, sans que l'on sache s'il s'agit de sa volonté ou d'un dernier recours, si l'on doit voir le personnage de Sean Connery comme amant protecteur, ou père de substitution ? C'est en étant d'ailleurs montré tel un père, au chevet de sa petite fille qui vient de faire un cauchemar, qu'il en apprendra davantage sur le passé de Marnie et sa culpabilité... Au contraire, si sa mère dira l'aimer plus que tout, elle ne la laissera même pas poser sa tête sur ses jambes : « Pourquoi tu ne m'aimes pas ? » demande-t-elle à sa mère dès les premières scènes.

Pas de printemps pour Marnie est aussi précurseur de nombreux films qui nourriront leur intrigue de flash-back et traumatismes antérieurs à l'histoire. Si certains effets (les flashs de lumière rouge, l'accident de cheval...) peuvent faire sourire aujourd'hui, il est indéniable que le cinéaste a su explorer les peurs même les plus enfouies et secrètes de son personnage avec le même savoir-faire que lorsqu'il filme des peurs plus concrètes et physiques : Pas de tueur sadique ici, mais un mal profond et des non-dits (une simple tâche de vin rouge provoquant la panique de son héroïne), comme cette scène de viol, seulement suggéré. La caméra d'Hitchcock nous fait ressentir habilement les émotions de Marnie dans cette scène, nous montrant son regard vide et absent que Mark ne peut voir, fixant la caméra avant de s'échapper vers un hublot. Usant de multiples astuces, il nous plonge dans la névrose du personnage de Tippi Hedren : une caméra subjective, tournoyante, et une accumulation de zoom/dézoom, fondus au rouge, gros plans, vues plongeantes... le tout renforcé par la musique d'Hermann, dramatique à chacune de ses visions, devenant plus romantique et libératrice quand elle se retrouve dans les bras de Mark.

Hitchcock montre subtilement le degré de possession existant dans la relation hommes/femmes : « Il voulait quelque chose qui n'ait appartenu à personne » dira un personnage au sujet d'une bague offerte par Mark. Ce commentaire nous ramène surtout à l'envie de Mark de posséder Marnie. Le personnage de Sean Connery essaiera d'entrer dans la tête de Marnie, d'obtenir les secrets de ce passé qui la hante, et de la garder pour lui seul une fois sauvée, comme elle tentera de découvrir le code des coffres, et d'en voler le contenu. Il tentera d'y parvenir par tous les moyens, même après chaque refus de Marnie, « Vous ne m'aimez pas, vous m'avez prise au piège comme un animal », dira-t-elle. Piégée ou charmée, sauvée par cet homme ou à jamais dominée par lui ? Le cinéaste nous laisse à notre point de vue.

Si Pas de printemps pour Marnie n'est pas considéré comme une des œuvres phares du cinéaste (sorti après Les Oiseaux, il n'eut pas le même succès), cela n'en demeure pas moins un film majeur. Malgré sa relative lenteur, c'est une œuvre subtile et sombre, différente pour le cinéaste (les personnages d'Hitchcock comme dans La Mort aux trousses, L'ombre d'un doute ou Frenzy ne ressentent aucune culpabilité, ici elle dévore Marnie de l'intérieur). Ce dernier garde sa maîtrise habituelle dans chaque scène (le viol, le superbe plan dans lequel la caméra observe discrètement Marnie « nettoyer » le contenu d'un coffre tandis qu'une femme de ménage nettoie les locaux, à quelques mètres l'une de l'autre), intrigue le spectateur, grâce à des indices distillés jusqu'à la révélation finale : le rouge, l'orage, les cauchemars récurrents... en lui permettant d'observer des relations ambiguës toujours aussi finement traitées à la deuxième vision. Le film marque également la dernière collaboration entre Hitchcock et Tippi Hedren, ainsi qu'avec son compositeur Bernard Hermann.

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