Critique : Au coeur des ténèbres

Julien Foussereau | 9 novembre 2010
Julien Foussereau | 9 novembre 2010
Au cœur des tenèbres demeure pour longtemps encore la référence du documentaire sur l'enfer de la création cinématographique (même Burden of dreams revenant sur les galères de Herzog sur le tournage de Fitzcaraldo ne lui arrive pas à la cheville). En cela la phrase de conclusion de Coppola à l'issue du documentaire est éloquente à plus d'un titre : « J'espère qu'avec ces petits caméscopes vidéo 8mm, les gens qui, d'ordinaire, ne réaliseraient pas de films vont sauter le pas. Un jour, une petite fille grassouillette dans le fin fond de l'Ohio sera la nouvelle Mozart et réalisera quelque chose de magnifique avec la caméra de son père. Et, une bonne fois pour toutes, le soi-disant professionnalisme dans la réalisation de films sera détruit. Et on parlera vraiment d'art. » Paroles d'un fou ? Pas vraiment dans la mesure où la démocratisation de la vidéo numérique, des logiciels de montage et surtout l'arrivée de portails comme YouTube ou Vimeo contribuent peut-être maintenant à un bouleversement dans les temps à venir. Paroles d'un rescapé ? Certainement puisque l'histoire d'Apocalypse Now s'est confondue avec celle, cauchemardesque, d'un cinéaste parti aux Philippines initialement pour 16 semaines qui se sont transformés en autant de mois flirtant avec le purgatoire.

Ce fut le pari de Coppola qui, face aux réticences des majors à financer le projet - le film devait être réalisé à la base en mode guérilla 16mm par George Lucas -, décida de jouer le tout pour le tout. Quand certains comme David Fincher râlent parce que leur studio ne les autorise pas à faire ce qu'ils désirent, Coppola, lui, se mettait en danger en hypothéquant sa maison, son style de vie, sa réputation. Car Apocalypse Now avait tout du pari perdu d'avance. Au cours du film, les images filmées par Eleanor parlent pour elles-mêmes entre le typhon ravageant les décors au point de stopper le tournage pendant deux mois, Brando qui se fout du monde à se pointer sur le tournage gras comme un mulot sans savoir son texte ou même s'être donné la peine de lire la nouvelle de Joseph Conrad sans parler de la flotte d'hélicoptères de l'armée philippine partant au beau milieu d'une scène pour aller combattre l'insurrection communiste au sud de l'île. Cette plongée dans l'envers du décor pourrait définitivement briser le mythe et lasser le spectateur s'il n'y avait Coppola et la tempête déchainée sous son crâne, celle qui le pousse toujours plus loin dans la folie.

Et toute la force du film réside dans l'empathie de sa femme Eleanor à enregistrer cette folie s'emparant de son mari, qu'il le sache ou non. Cette empathie nous permet d'appréhender la perte de repères d'un homme face à un Dennis Hopper complètement défoncé et en train d'expliquer qu'il n'a aucune idée de ce qu'il doit faire sur le plateau... mais se révèle incapable de fermer sa gueule suffisamment longtemps pour recevoir des indications. Lorsque, en plus, son acteur principal manque d'être emporté par une attaque cardiaque et que la presse en remet une couche régulièrement, ses envies de suicide sont d'autant plus compréhensibles (imaginez un tournage catastrophique dans les mêmes proportions à l'heure des réseaux sociaux). Au cœur des ténèbres s'avère être au fond la forme la plus noble de making of : l'absence de langue de bois au profit d'une odyssée émotionnelle où l'expression du génie instable dans un des supports artistiques les plus onéreux au monde doit survivre. Quoi qu'il en coûte.

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