Critique : Le Balafré

Francis Moury | 6 octobre 2010
Francis Moury | 6 octobre 2010

Hollow Triumph (USA 1948) de Steve Sekely est une très belle redécouverte. Produit et interprété en vedette par Paul Henreid qui tient un double rôle avec panache, ce film noir américain est chargé de toutes les vertus du genre.

Il y a une ironie noire dans le nœud de son intrigue. Seule la fin - qui couronne un film au rythme haletant et fait elle-même rebondir le suspense jusqu'à la dernière minute - semble influencée par le courant du réalisme poétique français d'avant-guerre mais sa fatalité amère est compatible avec le sens du tragique constamment manifesté par un scénario remarquablement découpé et très bien écrit, adapté d'un roman. Et Johan Bennett trouve un rôle ambivalent se situant à mi-chemin de ceux qu'elle avait déjà tenus chez Fritz Lang dans La Femme au portrait puis La Rue Rouge. Une seule idée semble un peu éventée : celle du fugitif devenu employé de garage et reconnu (ou pas, selon les cas) par les gangsters qui le recherchent. Elle avait déjà été employée dans Les Tueurs (USA 1946) de Robert Siodmak, puis dans Out of the Past (USA 1947) de Jacques Tourneur. Les seconds rôles sont aussi bien dirigés que les vedettes : la moindre silhouette existe. On n'oublie ni la vieille femme de ménage qui a seule remarqué ce que le héros aurait dû savoir, ni Virginia la maîtresse sexy et snob du psychanalyste, ni les joueurs élégants mais douteux de la salle braquée, ni le petit employé de garage qui rêvait d'être danseur, ni les autres. Tous semblent issus d'un mauvais rêve, d'un fiévreux délire en eau trouble, accentué par le clair-obscur calculé de la photo de Alton. Le cabinet du psychanalyste est un appartement composé de multiples couloirs, tous décentrés : le malaise géométrique y confine dans certains plans au discret fantastique. Les quelques brèves scènes de violence graphique sont d'une efficacité digne de celle bientôt manifestée par un Richard Fleischer ou un Don Siegel.

Le Balafré avait été négligé par Raymond Borde & Étienne Chaumeton qui l'avaient pourtant vu à sa sortie parisienne le 3 mai 1950 puisqu'ils le mentionnent en passant dans leur Panorama du film noir américain, négligé aussi par François Guérif qui a juste rajouté ce film-ci et un autre titre de Sekely à son Addendum au dictionnaire des cinéastes qui forme l'appendice de la seconde édition de 1983 de son Le Film noir américain. Une chose est pourtant sûre : si la filmographie - assez riche et variée en comptant sa première période autrichienne - de Sekely recèle des films de la même qualité que Le Balafré, ce cinéaste mérite assurément d'être redécouvert.

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