Brothers : Critique

Thomas Messias | 2 février 2010
Thomas Messias | 2 février 2010

En 2004, la Susanne Bier réalisait Brothers - Brødre pour les danophones -, variation virtuose sur son thème favori : le triangle amoureux. 

Et pas n'importe quelle variation, l'annonce erronée de la mort du père de famille en Afghanistan entraînant un rapprochement entre sa femme et son frangin. Quelques années plus tard, c'est un Jim Sheridan enfin remis de son film avec 50 Cent qui s'empare de cette histoire forte, la remplaçant dans une Amérique typique, qui envoie ses fils à la guerre et prie avant les repas. À peu de choses près, la transposition s'arrête là : Brothers est un remake incroyablement fidèle, seul l'âge des personnages semblant différer. Quand le film danois montrait un couple de jeunes quadras, son pendant américain s'intéresse à de jeunes trentenaires, incarnés par des acteurs qui interprétaient encore des rôles d'ados il y a peu. Ce choix a au moins deux atouts : d'une part, il permet une meilleure identification et rend encore plus crédible la fougue du désir amoureux ; d'autre part, il accentue la dimension tragique de l'ensemble en montrant les ravages de la guerre sur des personnes ayant à peine eu le temps de vivre leur jeunesse.

 


Pour le reste, les amateurs de Susanne Bier auront l'impression de voir une photocopie du film original. Mais quelle photocopie. Brothers est si intense, si tranchant qu'il donne sans cesse l'impression de découvrir les personnages et les situations qu'il met en oeuvre. La force de l'interprétation y est pour beaucoup : on a l'impression de redécouvrir totalement ces trois acteurs qui pouvaient souvent sembler trop frêles ou immatures. La prestation la plus saisissante est sans doute celle de Tobey Maguire, dont le regard bleuté, souvent à la limite de la mièvrerie, est ici un terrible vecteur d'angoisse, son expérience militaire l'ayant transformé en un spectre effrayant, hanté par le poids de ses propres actes. Terreur et compassion, désir de l'aider et de le fuir : on se retrouve dans la même situation que des proches forcément désemparés par le retour lourd en conséquences de celui qui n'est un héros que sur le papier.

 


La grande beauté de Brothers réside dans sa façon d'incorporer le tragique dans des scènes du quotidien, mêlant à l'intimité du moment une tension de tous les instants. Celle-ci culmine à l'occasion de deux grandes et longues scènes de dîner en famille, où éclatent les rancoeurs et les peurs de chacun. Car le drame qui se joue, au-delà du triangle amoureux présent en filigrane, est le fait que personne ne reconnaît le soldat revenu du front : ni sa femme, ni ses filles, ni lui-même. Et c'est dans les silences que se nouent et se dénouent tous les enjeux du film : pour reconstruire, il faut parler, mais le moindre mot de trop peut également tout casser. Le serpent se mort la queue et l'éclatement est inévitable. La violence psychologique de Brothers vaut toutes les manifs pacifistes du monde : elle montre que tout soldat qui part à la guerre en revient forcément mort, que cette mort soit physique ou juste intérieure. La mise en scène extraordinaire de Sheridan, qui ancre véritablement les protagonistes dans l'Amérique d'aujourd'hui, justifie à elle seule l'existence de cette adaptation trouvant, jour après jour, une résonance plus grande encore.

 

Résumé

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