Critique : Playtime

Julien Foussereau | 1 février 2010
Julien Foussereau | 1 février 2010

Playtime démarre là où Mon Oncle s'était arrêté : dans un aéroport. Seulement, de l'eau a coulé sous les ponts... ou, devrait-on dire plutôt : la bétonneuse a bien œuvré. De la ville française pittoresque et populaire, ne subsistent que de ridicules poches ou de vagues reflets dans les portes vitrées de ce nouveau Paris ultramoderne. Le verre est d'ailleurs un élément central et terrible dans Playtime tant il prive les individus de contact humain sans pour autant leur octroyer le minimum syndical d'intimité. Tout converge vers une seule chose dans cet urbanisme froid et impersonnel : la conformité. Qu'il s'agisse des immeubles ou de leurs habitants, tout se ressemble et porte à confusion. Personne n'est épargné : pas même Monsieur Hulot, double de Tati et pas vraiment héros ici.

En effet, il faut attendre une douzaine de minutes avant de rencontrer pour de bon le maladroit légendaire. Avant cela,  Tati ménage brillamment le suspense avec un défilé de sosies. Point d'égocentrisme déplacé ici, le cinéaste prophétise non sans poésie les prémisses de la mondialisation. La similarité des grandes métropoles éclate de manière toujours plus évidente et les marées humaines sont constamment en déplacement (pour acheter des gadgets uniformisés et disponibles partout ailleurs, notamment)... mais ne vont nulle part. Hulot fait partie de ce flot, parmi d'autres à la recherche d'un emploi que M. Giffard pourrait lui accorder au sein de sa firme. Pourtant ce grand décalé devant l'Eternel se retrouve aspiré par le torrent fou de cet enfer urbain, propret et géométrique.

Cette vision ambitieuse et démesurée de Jacques Tati sur le futur urbain serait presque sordide sans son génie comique et visuel. Aidé par une pellicule 70mm diabolique de précision, le cinéaste observe en plan large des quidams aliénés par une architecture imposante et peu adaptée à la communication. Certains ont détecté en Playtime une vision rétrograde de son auteur envers le progrès au point que sa folie esthétique ait anesthésié son sens du burlesque. Ce qui est un énorme malentendu. Une grande mélancolie est diffusée à travers les déambulations de Hulot et Barbara, la touriste américaine en recherche de folklore local. Mais nulle amertume ici. Quant à la cocasserie, elle est tellement réelle qu'elle pullule dans les cadrages au cordeau de Tati. Sauf que, à l'inverse des Vacances de Monsieur Hulot ou Mon Oncle, elle n'est pas soulignée et ne demande qu'à être mise à jour par les scans répétés de notre regard sur le film.

Playtime est à la comédie ce que 2001, l'odyssée de l'espace est à la science-fiction : une œuvre maniaque, obsessionnelle, sidérante, d'une intelligence et d'une exigence rares. Jacques Tati n'a jamais porté aussi loin ce concept du « cinéma démocratique ». Lors de la dernière partie, la mythique inauguration du Royal Gardens, ce night-club ridicule par sa prétention, Tati impressionne par la composition magistrale de ses plans chargés en badauds et en situations drolatiques. L'avant-cadre comme l'arrière sont source de comique. Chacun est marrant à sa façon, qu'il soit pédant, popu, ivre, débordé, flemmard, précieux, Hulot ou anonyme.

Enfin, il y a ce moment magique et émouvant : après une première partie où hommes et femmes étaient assujettis à un espace presque fasciste, ils se le réapproprient par la destruction involontaire du décorum par Hulot. Jusque là condamnés à se mouvoir en ligne droite et en virage à 90°, ils redécouvrent les trajectoires rondes et sensuelles. Renaissent de ce chaos géométrique convivialité, partage et jeu (Playtime, en somme). Ces idéaux nobles parviennent à fleurir au milieu du ciment et des armatures en fer. Comme quoi, Tati avait compris avant tout le monde que  modernité et joie de vivre ne sont pas incompatibles pour peu que l'on fasse passer l'humain avant le contrôle.

Tati se sera ruiné, tant financièrement qu'artistiquement, pour accoucher de sa pièce maîtresse. Trop en avance sur son temps, il avait réalisé le film qu'il souhaitait et il savait que son film serait réhabilité. Playtime aura dû attendre plus de 30 ans avant d'être considéré comme un des plus grands chefs d'œuvres de l'histoire du cinéma. L'auteur de ces lignes est également de cet avis. Il ira même jusqu'à affirmer que c'est le plus ambitieux de son patrimoine national et qu'il mérite d'être urgemment (re)découvert.

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