Critique : Amer

Patrick Antona | 30 janvier 2010
Patrick Antona | 30 janvier 2010

Premier film de Bruno Forzani et Hélène Cattet (jusqu’ alors connus pour leurs courts-métrages), Amer est un superbe hommage au film de suspense italien et plus particulièrement au giallo, tout en se réduisant pas à un simple exercice de style qui voudrait recréer le genre. Pari fou et gonflé, cette production francophone s’appuye sur bon nombre de codes de ce cinéma si particulier (et prisé par nombre d’écranlargiens), et est mené par un vrai couple de cinéma, à la fois dans la vie et dans l’art, pour aboutir au final à une œuvre  conceptuelle mais qui n’est en rien rébarbative.

Découpé en trois segments de longueur quasi-équivalente, Amer nous invite à suivre le destin d’une femme, de son enfance au stade de femme adulte, en passant par l’adolescence, en but à ses obsessions voire ses tendances paranoïaques et qui vont forger toute sa perception, que ce soit celle de l’autre que de sa propre féminité.

Le premier sketch nous la présente petite fille, où les troubles provoqués par l’émergence de drames familiaux bien réels se traduisent en une forme de hantise, hantise faisant référence au film de fantôme italien des années 60 (on pense à Opération Peur de Mario Bava) par son montage sec et nerveux et une gestion de la couleur quasi-psychédélique. Mais loin d’être uniquement victime, elle se révèle être très active, laissant courir sa pulsion de voyeuse qui va aller jusqu’à se confronter à l’agressivité ambiante, voire la sexualité et ses premiers débordements, et qui en revenant à la réalité, s’en verra complètement changée. Stylisée et cinématographique en diable, cette partie pose de manière définitive le concept parfois dérangeant qui va être adopté pour toute la suite du métrage, à savoir une omniprésence du symbolisme et de l’imagerie du corps, des dialogues réduits à leur portion congrue mais au fond sonore ultra-travaillé qui amplifie dans l’impact des séquences-chocs.

Encore plus intrusive dans sa seconde partie, cette façon de faire corps avec l’héroïne prend toute son ampleur en épousant les formes de la jeune adolescente qui va susciter la concupiscence autour d’elle, en évoluant avec grâce dans les rues d’un petit village méditerranéen. Cette évocation à l'éveil des sens et de la sexualité ne manque pas de poésie, révélant un passage de flambeau entre une mère plus que séduisante et sa fille,  et permet d’admirer la magnifique Charlotte Eugène Guibeaud aux allures de Béatrice Dalle lolitesque. Autre atout dans leur manche, les réalisateurs appuient encore plus sur l’omniprésence musicale qui confine à l’envoutement, utilisant avec soin les ritournelles de Bruno Nicolai ou d’Ennio Moriconne, et éclatent le cadre, utilisant l’ampleur du scope pour magnifier les changements qui en font  un nouvel objet de désir. Si il y avait un seul bémol à émettre sur ce segment, elle réside dans la trop simple schématisation de l’agression masculine, ici représentée par une bande de motards, tout droit sorti d’un série B d’Enzo G. Castellari, et où l’on aurait aimé plus d’audace voir d’outrance pour adhérer pleinement au sujet.

Dernière pièce de l’œuvre, la partie pleinement giallo horrifique voit celle aussi de l’assouvissement d’une part des phantasmes de l’héroïne et est un véritable morceau de bravoure à lui tout seul. Tout à la fois intrigant, mortifère et visuellement abouti, il réussit à condenser à quelques minutes les codes du thriller à suspens, avec tueur aux mains gantés, le fétichisme du cuir et du rasoir, et scènes de sexe et sang viscérales. Ici la barrière entre le réel et le phantasme est constamment bousculée , la manière d’aborder la sexualité prend une tournure que n’aurait pas renié Alejandro Jodorowsky avec la séquence du « bain », et le suspens est mené jusqu’à son point le plus éprouvant et le plus tragique.

Véritable illustration de la pulsion voyeuriste, Amer demande une implication du spectateur plus élevée qu’à l’accoutumée, l’obligeant parfois à se faire son propre film. Mais les réalisateurs ont tellement de générosité par leur mise en scène percutante et leurs trouvailles visuelles qu’il est aisé de se retrouver dans cette belle mosaïque, comme d’y retrouver une bonne part de soi, et pas uniquement en tant que femme ni en tant que fan exclusif de giallo.

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