Critique : Reine de la prairie (La)

Francis Moury | 9 décembre 2009
Francis Moury | 9 décembre 2009
« On y respire un air plus léger que n'importe quel autre depuis bientôt trente ans. »

Notice anonyme sur Allan Dwan in Cahiers du cinéma n°54, spécial « Situation du cinéma américain », Noël 1955

 

Allan Dwan revient de loin, du point de vue critique et même physique en France.

Qu'on nous permette de relater l'anecdote suivante tant elle permet aujourd'hui d'en prendre la mesure ! Car au moment de la mort d'Allan Dwan (1885-1981) à la fin de l'année 1981, j'avais attendu en vain que la télévision française lui rende hommage et j'en avais fait la remarque à mon ami Fabien Siclier, le fils trop tôt disparu du critique et historien du cinéma Jacques Siclier, sachant que Fabien avait régulièrement l'occasion de rencontrer des historiens comme le prestigieux Henri Agel (son parrain) ou Patrick Brion qui venait de prendre, en somme, le rôle de patron du « Ciné-Club » en animant son « Cinéma de Minuit » qui remplaçait l'émission de Claude-Jean Philippe. Lorsque Fabien retransmit ma remarque à Patrick Brion, ce dernier lui répondit, et je cite mot pour mot cette réponse, alors scrupuleusement recopiée sur  mon exemplaire de la fiche critique et bio-filmographique Allan Dwan rédigée en 1974 par Dominique Rabourdin pour les éditions Casterman :

  • - "Mon pauvre ami, personne ne sait plus qui c'est !"

Nous avions été navrés d'une telle réponse qui confirmait à nos yeux le fait que la télévision publique française socialo-communiste, en cette fin d'année 1981, avait bel et bien renoncé à tout effort d'éducation esthétique et de transmission culturelle.

 

Car enfin tout de même, si la phrase citée supra en exergue prête à sourire lorsqu'on vient de visionner l'étouffant, tragique et admirable Quatre étranges cavaliers - le premier chronologiquement et aussi le meilleur film du coffret, le plus représentatif de la nudité narrative efficace qu'on peut aisément situer, au niveau thématique comme au niveau esthétique, à la hauteur de celle mise en œuvre dans un film de Lang, de Walsh, de Fuller, de Jacques Tourneur - elle exprime une vérité permanente relativement à la pureté absolue de la syntaxe filmique héritée du cinéma muet et constamment mise en œuvre par Dwan. Par ailleurs en 1966, Présence du cinéma avait consacré un numéro 22-23 spécial Allan Dwan auquel Jacques Lourcelles avait largement contribué tandis qu'en 1971 le cinéaste et historien du cinéma Peter Bogdanovitch faisait paraître son livre Allan Dwan, the Last Pioneer jamais traduit en France mais tout de même connu en France ! Las ! En 1981, au moment de sa mort, plus rien : Dwan retombait dans l'oubli sauf pour quelques mémoires attentives dont nous nous flattons d'avoir fait partie.

 

Cet ingénieur électricien de formation, bientôt collaborateur de D.W. Griffith à la firme Triangle et sur le plateau d'Intolérance (1917), ce cinéaste attitré des acteurs Douglas Fairbanks, Gloria Swanson et Shirley Temple, est en effet l'auteur d'une œuvre muette colossale (on parle de 400 films signés mais de bien davantage encore en tenant compte de ceux ne durant qu'une bobine, et de ceux auxquels Dwan collabora sans être crédité) prestigieuse mais difficilement accessible aujourd'hui, lorsqu'elle n'est pas tout bonnement perdue. Son œuvre parlante elle-même est difficile d'accès : qui a vu les films d'Allan Dwan tournés de 1946 à 1954 pour la Republic Pictures d'Herbert J. Yates, donc ceux tournés juste avant la période R.K.O. ? En France, on avait pu voir au compte-goutte à la télévision sa superproduction Suez (1938), son très célèbre Sands of Iwo Jima [Iwo-Jima] (1950) avec John Wayne et quelques-uns de ses derniers films produits par Benedict Bogeaus pour la R.K.O., ceux qui sont justement l'objet de ce coffret. En revanche, pour découvrir la splendeur plastique de The River's Edge (1957) nous avions dû nous rendre à la Cinémathèque du Palais de Chaillot. Qui nous restituera numériquement la beauté de sa scène de la grotte où Debra Paget, effrayée par un serpent à sonnettes, hurlait de peur quelques mois avant sa danse sous un cobra hindou monumental chez Fritz Lang ? Le dernier film de Dwan est, assez curieusement car le genre n'était pas sa tasse de thé, un film fantastique : Most Dangerous Man Alive (1961) qu'on aimerait bien découvrir un jour tant il demeure rare et tant on se doute qu'il doit être plastiquement beau. Autre fait bien significatif de cette déperdition physique du matériel chimique, lorsque les Cahiers du cinéma publiaient le 15 décembre 1978 un numéro hors-série Spécial photos de films, Nathalie Heinich choisissait d'analyser une sublime photo de Chances (1931) de Dwan en avouant qu'elle n'avait pas vu le film tandis que Jean-Claude Biette écrivait un beau paragraphe sur une photo non moins belle de Le Masque de fer (1929) qu'il n'avait peut-être pas davantage vu animé !?

 

Tout ces rappels ne sont pas inutiles pour bien saisir la grâce plastique restituée par une partie de cette dernière période qui fut constituée au total par dix films sur lesquels sept sont ici restitués : deux films d'aventure (Les Rubis du prince birman, La Perle du Pacifique Sud), quatre westerns (Quatre étranges cavaliers, Tornade, La Reine de la prairie, Le Mariage est pour demain), un film noir (Deux rouquines dans la bagarre). Et aussi pour bien prendre la mesure de tout ce que le cinéma moderne lui doit. Plastiquement Dwan n'a pas cessé d'innover : il ne s'est pas contenté de continuer à filmer à la manière du muet durant sa période parlante. Qu'on visionne le travelling latéral ahurissant qui accompagne John Payne dans sa fuite vers l'église à la fin de Quatre étranges cavaliers : Samuel Fuller en reprendra l'idée en accompagnant la mort de Cliff Robertson dans Underworld U.S.A. [Les Bas fonds de New York] cinq ans plus tard. Contrairement à ce qu'écrivaient Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon dans leur Trente ans de cinéma américain (éd. C.I.B. 1971) on peut en outre constater que Dwan ne se « désintéresse » (sic) nullement de la violence : la mort de Ronald Reagan dans Le Mariage est pour demain, la brutalité de Ted de Corsia dans Deux rouquines dans la bagarre, la frénésie de la foule vengeresse chassant un homme devenu presque seul dans Quatre étranges cavaliers : Dwan est tout au contraire un des grands cinéastes de la violence. On a écrit qu'un de ses thèmes de prédilection, durant cette période finale, est la quête du refuge, la recherche éperdue de la paix, la fin de la violence, le courage détaché face à la mort. Paradoxalement, en apparence seulement, c'est non moins vrai. Les aventuriers matures mais lassés incarnés par John Payne, Robert Ryan, Cornel Wilde ou Ray Milland (The River's Edge encore une fois qu'on voudrait voir un jour réédité) et les aventurières matures et érotiques incarnées par Rhonda Fleming, Arlene Dahl, Barbara Stanwyck nourrissent ce rêve, tentent de le réaliser. Il y a un classicisme de Dwan : il y a aussi un romantisme de Dwan et l'alliage de ces deux tendances lui permet d'accéder tout naturellement à une sorte d'Eden esthétique, de totalité innocente où tout est pris en compte, où tout est racheté par la beauté du destin mis en forme. Dwan aurait pu dire le plus sérieusement du monde que le monde était fait pour aboutir à un beau plan. On lui reproche en France de ne pas avoir proféré de telles sentences mallarméennes. Il les a pourtant mises en pratique par sa vie même.

 

L'homme, nous apprend Bogdanovitch, est mort ruiné : il vivait chez sa femme de ménage devenue son amie alors que, à l'époque du muet au temps de sa splendeur, le maire de New York lui fournissait une escorte durant ses déplacements en automobile. Les films visibles dans ce coffret qu'il a réalisés de 1954 à 1956 pourraient être ceux d'un jeune homme ou d'un homme jeune alors qu'il était pratiquement septuagénaire. Dwan demeure un des cinéastes les plus secrets d'Hollywood, un de ses plus magnifiés par le système durant un temps mais aussi un de ses plus fondamentalement marginaux en dépit de son image de « pilier » du système des studios. Il faut le redécouvrir tel qu'en lui-même.

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