Critique : Canine

Thomas Messias | 1 décembre 2009
Thomas Messias | 1 décembre 2009

Une maison. Un couple grec et ses trois enfants, au moins majeurs, pas si loin de la trentaine. Autour du domicile familial, rien. Le chaos. Le vide. C'est en tout cas ce qu'essaient de faire croire ces gens apparemment ordinaires à leur progéniture, qui ne s'est vraisemblablement jamais aventurée au-delà du grand jardin encerclé par une gigantesque clôture. Coupés du monde extérieur, n'ayant jamais goûté à une existence normale, les trois jeunes adultes vivent prisonniers sans même le savoir. C'est tout le sel du premier film de Yorgos Lanthimos, huis-clos en forme d'anomalie cinématographique qui rompt avec toute forme de conventions pour décrire une situation inédite et intrigante.


Dans Canine, l'objectif n'est pas de comprendre les raisons de cette situation, si évidentes que le réalisateur ne prend même pas la peine de s'y attarder : la simple observation de l'étrange quotidien des personnages suffit à remplir un long-métrage fascinant et addictif, où aucun geste n'est anodin du fait de l'absence totale de repères. À Cannes, où le film a reçu le prix Un Certain Regard, on a comparé un peu abusivement le style de Lanthimos à celui de Haneke ; or, les deux cinéastes diffèrent par au moins deux caractéristiques : l'humour et la morale. À sa façon, Canine est un film extrêmement ludique, proposant notamment un jeu sur le langage tout à fait amusant. Pour définir à leurs enfants des mots comme 'avion', 'zombie' ou 'téléphone', arrivés à leurs oreilles par inadvertance, les parents sont contraints d'inventer un petit lexique jamais exhaustif avec des définitions évidemment biaisées. Se crée devant nous une nouvelle langue et une réflexion passionnante sur l'inné et l'acquis. Autre forme d'humour, que Lanthimos assume pleinement au lieu de s'en affranchir maladroitement : le grotesque. C'est ainsi que, entre autres exemples, le fils aîné voit un jour apparaître un chat et décide de massacrer avec une paire de cisailles ce qu'il considère comme un monstre sanguinaire. Leur combat est forcément dévastateur.


Beaucoup moins de morale dans Canine que dans la moindre parcelle de cinéma de Michael Haneke : la seule conclusion du film, absolument pas appuyée, est que tout oiseau finit un jour par vouloir voler de ses propres ailes. Imperceptiblement d'abord, plus clairement ensuite, Yorgos Lanthimos filme le désir d'affranchissement de ces jeunes gens qui, malgré tout ce qui leur a été enseigné, sont désireux d'aller voir ce qui se passe de l'autre côté, quitte à courir à leur perte. La cellule familiale se fissure, une faille apparaît dans le contrôle parental, et voilà cette petite vie si bien mise en scène au bord du précipice. Canine est un film foisonnant, généreux, dur par moments mais jouissif surtout, qui a la bonne idée malgré son thème de ne pas jouer l'opacité. Ça s'appelle une immense découverte.

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