Watchmen : critique des dieux et des hommes

Julien Foussereau | 3 mars 2009 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Julien Foussereau | 3 mars 2009 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Zack Snyder adapter Watchmen, le roman graphique culte d'Alan Moore. Que vaut le film avec Patrick WilsonMalin AkermanJackie Earle Haley, Billy Crudup, Matthew Goode, Carla Gugino et Jeffrey Dean Morgan ?

23 ans que Watchmen, cette arlésienne de l'adaptation cinématographique, suscite autant l'envie que l'appréhension. 23 ans que des « cinéastes-auteurs » s'esquintent les poignets à tenter vainement de prendre ce taureau du 9eme art par les cornes avant de quitter l'arène la queue entre les jambes. Gilliam, Greengrass et Aronofsky ont cru que s'attaquer au storytelling d'Alan Moore s'apparentait à une corrida : une patte cinématographique bien trempée et personnelle contre sa plume minutieuse et obsessionnelle. Les Frères Hugues, Stephen Norrington et les Wachowski (oui, enfin James McTeigue) ont persisté dans cette voie. S'en suivirent  From Hell, LXG et V pour Vendetta, des entreprises d'esquives et de raccourcis foireux se soldant par un empalement impitoyable du taureau.

 

photo, Jackie Earle Haley

 

Avec sa transposition réussie de 300, Snyder a compris qu'il fallait envisager le comic book auteurisant sur grand écran comme un rodéo, c'est-à-dire en épousant les contours musculeux de la bête avec agilité et persévérance dans l'espoir de la dompter. À sa manière, Snyder s'est imposé comme l'homme providentiel parce qu'il n'est justement pas un auteur mais bel et bien un filmmaker malin, doublé d'un mercenaire esthétique ayant fait ses preuves. Le Ridley Scott de ce début de siècle, en somme. Rétrospectivement, le carton de 300 a permis de légitimer commercialement une lecture ciné moins aseptisée et plus sombre de la BD US. Sans cela, pas sûr que l'esprit ô combien sombre, nihiliste et absolutiste de Watchmen aurait été préservé.

 

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Bien que certains puissent le déplorer, la première des qualités de Watchmen tient dans sa fidélité plastique et thématique. Le film rend autant justice à Dave Gibbons qu'à Alan Moore, autant à son superbe décorum crépusculaire à la Blade Runner ou Se7en qu'aux êtres s'y débattant. Par sa soumission quasi religieuse au roman graphique -car Watchmen est une Bible-, Snyder signe moins un blockbuster qu'un portrait d'individus complexes et ambigus sur fond de complot apocalyptique. Seulement, cette étude prenait 400 pages d'une densité ahurissante dans la source d'origine contre 163 minutes ici. 300 était une affaire de dilatation, Watchmen est celle d'une compression. Alors Snyder et ses scénaristes dégraissent tout ce qui n'a pas trait aux 6 personnages clés du récit, le prix à payer pour espérer attirer le béotien. Et ils s'en tirent avec les honneurs.

 

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À l'exception notable de Laurie Jupiter / le Spectre Soyeux dont les relations amour / haine avec sa mère ont été sensiblement écourtées, la sensation d'assister à un rêve de gosse prendre vie est indubitable tant l'essence de ce sextet a su être magnifiquement capturée ; qu'il s'agisse du cynisme destructeur du Comédien, de l'humanité en extinction de Dr Manhattan l'omniscient (fantastique performance vocale de Billy Crudup lors dans la séquence martienne scandée sur du Philip Glass, incontestablement la plus belle du film), du mépris de soi du Hibou ou de la haine psychopathe rongeant Rorschach de l'intérieur (Jackie Earle Haley, juste incroyable). Ils sont là, en volumes, vivants : Manhattan se démultipliant littéralement pour satisfaire les envies sexuelles de Laurie tout en continuant de bosser à côté, le Comédien en pleine tentative de viol sur Sally Jupiter, etc. Toutes ces choses qui rappellent que The Dark Knight, malgré ses prétentions subversivement burnées, fait office de petit joueur.

 

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Certes, Watchmen est imparfait. Snyder a eu des comptes à rendre et dû amplifier la moindre scène spectaculaire avec ses ralentis esthétisants (on pense au combat final too much). Oui, le vertige temporel, élément fondamental chez Moore -et sa représentation non pas comme une ligne ou une boucle mais comme un point figé dans lequel tout est simultané, a déjà eu lieu, a lieu, aura lieu- se heurte à la narration cinématographique du défilement là où les planches de BD sont, de toute façon, plus adéquates. Sans parler de la modification cataclysmique à la fin, habile, mais moins traumatisante que dans le comics. Ces revers sont toutefois atténués par la bonne dose d'ironie distante qu'injecte Snyder, jusque dans les scènes coïtales. Grâce à cela, il rappelle ce qu'est au fond Watchmen : une farce macabre, une sorte de Dr Folamour pop et décadent. Et, à l'instar du chef d'œuvre de Moore et Gibbons, le film de Snyder demande à être revisité  encore et encore pour en saisir toute la richesse.

 

photo, Malin Akerman

 

Ce rendez-vous n'aura peut-être pas lieu en salles mais chez soi avec les deux director's cuts qu'il nous prépare dans les mois à venir. L'occasion pour nous de découvrir plus intimement encore, cette uchronie incomparable et ces héros écartelés entre leur monstruosité et leur humanité. Pour l'heure, on affirmera juste que Snyder a réussi à se maintenir en selle et faire de l'inadaptable par excellence un très bon film, une œuvre culte en puissance. On n'en demandait pas tant. 

 

Affiche IMAX, Watchmen

Résumé

Zack Snyder a réussi à faire de l'inadaptable par excellence un très bon film, et une œuvre culte en puissance

Autre avis Geoffrey Crété
L'un des meilleurs films de super-héros. D'une beauté époustouflante, d'une force émotionnelle saisissante, d'une richesse étonnante, cette adaptation est une grande réussite, qui résonne encore des années après.
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commentaires
Flo
28/02/2020 à 10:21

Ce qui aurait pu être une Date importante dans l’histoire des adaptations ciné de comics… et le public l’a raté. Merci à la Warner de l’avoir sorti en Mars (à cause de la destination de Docteur Manhattan ?).
Que tous ceux qui veulent voir l' »Oméga » des justiciers se précipitent dessus et prennent le temps d’y apprécier une enquête policière tortueuse et iconique à la fois.
Surstylisé, mais assez justifié. Plutôt une transposition sans trop de personnalité, à part un changement dans le caractère de l'Oeuvre dans sa dernière partie, qui la rend un petit peu moins "ringarde" (ce sont les années 80).
Beau, et désespéré à la fois.
????

-Conseil cinéma pour mieux apprécier ce film: "Taxi Driver", "Apocalypse Now", "Abattoir 5", "2001 l’Odyssée de l’Espace".
-conseil comic: l’album "Watchmen" et tout les comics de Alan Moore sur les super héros.

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