Critique : Brantôme 81

Francis Moury | 22 décembre 2008
Francis Moury | 22 décembre 2008

Comédie dramatique, film politique inspiré de l'Affaire Boulin, aussi film érotique inédit en salles de José Benazeraf, pourtant doté de moyens évidents - qu'on voit à l'écran ! - et qui aurait pu rencontrer - recréer de toute pièce, selon la cinéphilie desdits membres de l'entité nommée « public » par les distributeurs - un public à ce moment-là. Bien différent - en dépit des références notifiées - des chroniques bon enfant à l'érotisme sans détour de ce brave Brantôme ! Ici il s'agit de quelque chose de bien plus sophistiqué, où la mort rôde, sous-jacente : Brantôme 81, vie des dames galantes film s'achève, comme plusieurs fois chez Benazeraf, par un acte de violence sans retour, ici un suicide provoqué par une machination politique.

 

L'érotisme graphique au sens strict est très restreint : les femmes sont la plupart du temps habillées, et évoluent dans des intérieurs luxueux ou des extérieurs nouveaux riches ou dorures de fonction, privées comme publiques. Le film dure plus de deux heures et s'est donné les moyens de ses ambitions. Tourné à partir de mars 1981 mais achevé avant les élections de mai 1981 - selon Herbert P. Mathese, José Benazeraf, la caméra irréductible, éd. Clairac 2007, p.427 - on pourrait dire que c'est le film secret de la transition, voué au secret par le destin cinématographique-Némésis de l'exploitation. Ni la droite ni la gauche ne l'eussent accepté, car Brantôme 81 - pour faire plus court que son titre complet - critique d'une manière glacée, ironique, savoureuse, souvent très drôle, les travers des classes dirigeantes descendantes comme montantes. Il critique autant la fascination giscardienne pour le profit qu'il préfigure ce qui fut l'un des instruments de l'assujetissement spectaculaire des socialistes à l'argent : leur éblouissement par l'argent, par l'étalement obstiné de l'argent. Mais le beau provient du fait que cet étalement, certes beau en soi par ses résultats concrets en quoi l'argent est transformé - antiquité, appartements, voitures, fourrures portées par les bourgeoises-maîtresses-mondaines - est dénié par les regards de celles qui en vivent : elles sont soucieuse d'autre chose... que les hommes ne leur donnent pas parce qu'il - cet autre absolu - est inaccessible. Cet inassouvissement est l'objet profond du film et du cinéaste : sa visée première, permanente peut-être.

Elles - les nouvelles Dames galantes de 1981 - visent, pour leur part,  toujours autre chose, une autre vie, en dehors de l'écran. L'érotisme est ici le produit du regard féminin sur le monde, comme une « weltanschauung » mise en scène par fragments, facettes, éléments, débordant souvent le cadre d'un récit linéaire. Sans oublier des notations savoureuses sur les rapports éditeur-écrivain à l'occasion d'un déjeuner chez Le Doyen : pas triste non plus ! Une directrice de département  (sapée et balancée comme une call-girl) qui n'a pas le pouvoir éditorial final  avoue son mépris en direct à un jeune écrivain soutenu par on ne sait quelle coterie parisienne qui la contraint à le considérer aussi important que James Joyce dont elle superviserait simultanément une réédition : ironie, violence verbale, amertume de l'intéressé qui reste seul à table !

 

Un monument, souvent très impressionnant et qui n'a pas vieilli d'un pouce, sauvé des "eaux glacées du calcul égoïste", à découvrir et à savourer tel qu'aucune salle de cinéma n'a pu le visionner depuis sa projection à la presse.

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