Critique : Jodhaa Akbar

Marjolaine Gout | 1 décembre 2008
Marjolaine Gout | 1 décembre 2008

Une œuvre régalienne, rutilante de faste ! Ashutosh Gowariker appose ici d'éclatantes peintures polychromes conçues à partir d'un socle historique remanié. La scénographie flamboyante et millimétrée, sous la houlette musicale d'A.R Rahman, nous téléporte au XVIème siècle sur les terres de l'empire moghol.

L'industrie du cinéma indien a toujours porté un grand intérêt à narrer l'histoire de ses empereurs Moghols et leurs amours. Pour exemple, les différents longs métrages sur Anarkali, esclave de Lahore et amante du prince Salim, future Jahangir, qui fut vraisemblablement enterrée vivante, suite à une ordonnance d'Akbar, atteste d'un intérêt démesuré pour cette épopée tragique. On compte ainsi une multitude d'adaptations échelonnée dans le temps : 1928, 1935, 1953, 1955, 1958... L'œuvre marquante, traitant de ce sujet, reste certes l'incontournable Mughal-e-Azam (1960). Au lieu de nous reconcocter un énième Anarkali à l'ergastule, cette fois-ci c'est l'ancêtre Akbar qui s'y colle, et de manière flamboyante.

Mais avant de nous enflammer et de faire l'apologie argumentée de ce nouveau chef-d'œuvre sorti de la hotte de Sir Gowariker, nous devons redescendre sur terre pour mettre un bémol sur la partition presque parfaite d'Ashutosh.

Que diable allait-il faire dans cette galère ? Voici, l'interrogation qui pourrait vous tarauder le bocal, durant les trente premières minutes du film. De maladresse en lourdeur accablante, les splendides panoramiques ne laissent qu'accroître une acrimonie face à cette lapidation d'un tel festin filmique. Les scènes d'exposition du film, laissent certes apparaître un souci du détail et de la prose filmique mais celles-ci restent entachées par des longueurs et la narration d'un capharnaüm politique. Et pour clore les griefs, la palingénésie du ranasringa  ou d'autres cors primitifs perd aussi de sa superbe à force de réitération. Quoique le remix en boucle de cette corne de brume, ayant pour vocation de sonner l'appel ou l'alarme, réveillera ceux qui tenteraient de s'endormir en douce durant le film.

Bref, l'orage d'impétueuses réprimandes se clôt ici. En effet, le film ne commence qu'après cette mise en bouche copieusement lestée. Tout le savoir-faire d'Ashustosh Gowariker, sa « jadoo touch » ou « touche magique » (ça sonne moins bien déjà !) arrive ensuite. Car même si le début est raté, Ashutosh ne nous laisse aucunement péricliter et nous emmène dans une aventure cinématographique à l'écriture rageusement efficace.

Tout d'abord, nous devons ennoblir l'historicité du film. Car en effet, si le long-métrage sur les sœurs Boleyn n'a pas fait s'insurger le royaume d'Angleterre, face aux erreurs historiques, certains membres de la communauté Rajput  comme les « Kshetriya Mahasabha » n'ont quant à eux pas oublié de faire savoir qu'ils n'étaient pas du tout contents. En résumé, ils ont déclaré la guerre à Jodhaa Akbar. Pour sur ça fâche, lorsqu'on avance la théorie que Jodhaa est l'épouse d'Akbar, alors que celle-ci fut semble-t-il sa belle-fille ! Résultat des représailles, avant que la cour suprême indienne ne rende son verdict final, le film fut suspendu dans certains irréductibles états. En ce qui concerne, l'historicité du film, même si Ashutosh Gowariker avoue avoir retouché le passé, le film présente des pans véridiques ou sublimés de son histoire, narré dans le Akbarnama. (Livre d'Akbar, biographie commandée et écrite par Abul Fazl et illustrée par des peintres du royaume.) Ainsi, l'une des femmes d'Akbar fut bel et bien la fille du Raja d'Amber, hindouiste qu'il ne tenta pas de convertir à l'islam. De même, la majorité des scènes comme le face à face d'Akbar opposé à un éléphant ou de la séquence de qawwali (scène musicale de soufisme) sont tirés ou s'appuient sur des peintures ou des écrits.

Le fond du film, bien qu'érigé sur certains faits réels, porte indéniablement la griffe d'Ashutosh Gowariker. Dans la continuité de Lagaan et Swades, il traite à travers la figure d'Akbar les fondamentaux de son cinéma social : trouver des solutions en s'affranchissant des obstacles de divergences de classes et de religions pour vivre en harmonie.   La tolérance d' Akbar envers les différentes religions et sa tentative de les « rassembler » correspond. Ce n'est pas pour rien qu'il est connu comme l'empereur qui leva la « jizya », l'impôt sur les non musulmans (mais il semble que cet impôt fut rétabli sous son règne et oui les miracles ne durent pas !). Le choix de Gowariker  de s'intéresser à ce personnage emblématique n'est ainsi pas anodin même si celui-ci en fait un personnage romanesque.

En outre, si son style apparaît, on note, semble-t-il, une référence à la fameuse scène allusive des « murs de Jéricho » de It Happened One night de Frank Capra, où ici la femme d'Akbar sépare le lit conjugal par un rideau. Cet emprunt d' Ashutosh Gowariker ne paraît point anodin, surtout lorsque l'on constate que son cinéma reste dans la lignée de Frank Capra, par ces thématiques d'entraide, de populisme et de la symbiose possible des classes sociales. Ainsi, même si Jodhaa Akbar présente une romance historique, les thèmes sociaux restent inhérents à la signature de son réalisateur.

Ashutosh Gowariker nous emporte dans un univers somptueux avec à sa tête deux interprètes d'excellence, Hrithik Roshan (Lakshya, Krrish...) campant avec grâce l'empereur Jalaluddin Muhammad Akbar et Aishwarya Rai Bachchan incarnant Jodhaa, son épouse, rayonnante, bien qu'une énième fois grimée par des lentilles de contact. L'alchimie entre ces deux personnages reste sans équivoque le nerf du film, offrant des scènes cocasses entre nos deux tourtereaux en chasse ou sur la défensive. Malheureusement, interprétant respectivement le rôle d'un empereur et d'une princesse, conformément à leur rang, aucune danse n'est interprétée par ces virtuoses de cet art. Les scènes de combat viennent ici substituer ce vide. Ainsi, Aishwarya, après un petit stage d'escrime auprès de Sir Ben Kingsley sur The Last Legion, nous dévoile ses « talents » d'épéiste dans une chorégraphie sensuelle et accrochée du croisé de fer face à un Hrithik Roshan imposant.

Jodhaa Akbar présente un aboutissement scénographique. Les décors et costumes y sont renversants. L'utilisation des couleurs reste subtile artistiquement et historiquement. Le vert et le rouge, complémentaires et dominant le film, habillent ses personnages et ses lieux. A l'inverse du décor clinquant et détonnant de Mughal-e-Azam, ici, la finesse et la sensibilité à retranscrire une ornementation d'époque éclatent. Le rouge et le vert, couleurs phares de cette période, étaient alors déclinés et y sont ainsi représentés sous des formes géométriques et florales, les seules représentations autorisées par l'islam. Ces aspects ont une importance. Akbar, bien que illettré, était un érudit, adorateur des livres et notamment à l'origine du bouleversement du courant de peinture moghole et hindoue. Il a en effet permis le développement artistique de l'illustration et notamment de mandalas en admettant l'incursion d'artistes hindous dans les ateliers royaux. Ashutosh Gowariker recrée ce faste artistique, l'influence et l'interpénétration de ces styles de peinture, sous l'ère d'Akbar. Les mandalas humains, chorégraphiés, sous des plongées saisissantes, dans la séquence musicale époustouflante de Azeem-O-Shaan transpose ce défi artistique et historique.

D'autre part, la musique sublime l'histoire. Rahman nous offre un magnifique qawwali dans la veine de feu Nusrat Fateh Ali Khan. Khwaja Mere Khwaja, qawwali profondément ancré dans l'histoire du soufisme, est un hommage vibrant à Gharib Nawaz (ou Khwaja Moinuddin Chishty), personnage élevé au rang de saint en Inde qui créa les bases du Chishtyan dans la ville d'Ajmer. Cette chanson et cette scène dans le film relatent ainsi un événement qui se produisit dans la vie d'Akbar. Celui-ci eut une révélation après l'écoute de chants interprétés par des ménestrels narrant les vertus de celui qui « dort » à la ville d'Ajmer. Cette ville devint d'ailleurs le centre de pèlerinage le plus important d'Inde sous Akbar.

La seconde séquence bouleversante du film reste Azeem-O-Shaan, à ne surtout pas louper sur grand écran. Stupéfiante, phénoménale, musicalement et artistiquement, cette séquence est une chorégraphie d'une marée humaine de couleurs évoluant aux rythmes de chœurs et de percussions. A l'heure où le figurant est en voie de disparition dans les films épiques, et substitué à la duplication digitale comme ici, dans les séquences de combats, cette scène orchestrée par quatre chorégraphes, montre que l'émotion, le rendu passe par l'humain et non la prouesse technique du numérique. Mandala géant ou kaléidoscope, la finalité est grandiose et émouvante. Préparez-vous à voir la pilosité de vos avant-bras atteindre un état de nirvana !

 

Ainsi, malgré quelques faiblesses, Jodhaa Akbar est un admirable divertissement où son réalisateur prend une nouvelle fois une position engagée en présentant un idéal du respect et de l'acceptation des religions de chacun. Certes la réalité d'Akbar était toute autre, puisque même s'il était tolérant, les batailles qu'il mena n'épargnèrent pas quelques temples hindous réduits à néant ...

Au final, tout concorde pour plaire à chacun. On y trouve de l'amour, un complot machiavélique, une méchante belle-mère, de truculents combats, encore de l'amour, des danses entraînantes, un éléphant déchaîné, Hrithik torse nu, les cheveux d'Aishwarya dévoilés, un soupçon d'humour, un tombé de rideau...bref un film sublime, somptueux témoignant de la richesse du cinéma indien.

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