Critique : Journal d'une jeune Nord-Coréenne

Vincent Julé | 24 décembre 2007
Vincent Julé | 24 décembre 2007

Mine de rien, la sortie, en catimini et à Noël, du Journal d'une jeune Nord-Coréenne est un évènement. C'est en effet le premier film de la République Démocratique Populaire de Corée à être distribué en France et en fait en Occident, mais surtout il bouscule comme rarement les habitudes du spectateur. Il ne fait aucun doute que le réflexe, terrible, de certains serait de le condamner avant même de le voir, de le cataloguer en tant que cinéma de propagande. Or, même si c'est le cas, n'est-il pas pour autant question de cinéma ? Comme pour, toutes proportions gardées, Octobre d'Eisenstein ?

 

C'est ainsi que ce journal laisse à première vue une drôle d'impression, à la fois cocasse, effrayante et essentielle. Du grain de l'image aux cadrages en passant par les visages, les vêtements ou les décors, le filme semble comme le pays, vieux, en retard et finalement presque intemporel. Il faut voir la jeune Nord-Coréenne se faire offrir un Walkman K7 par son père, qui vient de découvrir comment contrôler plusieurs machines par ordinateur. Nous sommes bien en 2006, mais comme le pays vit en vase clos depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, il en va du cinéma comme de la recherche, et alors que la Corée du Nord produisait plus de films qu'au Sud, aujourd'hui ils ne s'en tournent que deux par an. Et comme son père KIM Il-song, le « Cher Général » Kim Jong-il intervient directement sur le scénario et le montage du Journal d'une jeune Nord-Coréenne, à la fois par passion du cinéma et par conviction politique et psychologique. Le film reprend ainsi les plans de cérémonies officielles ou de chants militaires des « classiques » des années 70, mais moins nombreuses et plus courtes, au profit d'une esthétique plus naturaliste.

 

En effet, pendant près d'une heure et demi, le spectateur occidental suit presque médusé une jeune femme qui pâtit au quotidien du dévouement de ses parents pour le pouvoir, que cela soit sa mère à la maison ou son père à la capitale. Aucune des difficultés qu'impliquent l'absence, la frustration ou le libre arbitre n'est éludé. Pour reprendre une expression d'Antoine Coppola, auteur du futur ouvrage Le Cinéma en Corée du Nord (éditions l'Harmattan) et interrogé dans le dossier de presse, « le cinéma devient un outil d'autoreprésentation de la société et de réflexion sur son avenir, loin de la propagande par omission à laquelle nous sommes habitués ». Alors que le retournement final où la jeune étudiante prend conscience du rôle qu'elle peut, doit et veut jouer pour l'avenir de son pays paraît aussi artificiel que forcé de notre point de vue, du point de vue de 8 millions de spectateurs nord-coréens (soit un tiers de la population), il n'est que la « preuve » qu'il est possible de surmonter ses problèmes quotidiens.

 

Si le cinéma peut être une arme et ce film une balle, qui dit qu'il faut se la prendre bêtement en pleine tête sans bouger. Il n'est pas interdit de l'examiner, de l'appréhender, de la comprendre.

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