Critique : Le Démon de la chair

Francis Moury | 29 septembre 2007
Francis Moury | 29 septembre 2007

« Beyond the Time Barrier et The Amazing Transparent Man ont été tournés simultanément en onze jours. The Black Cat en quinze jours, Bluebeard en huit jours, Man From Planet X en six jours et Daughter of Dr. Jekyll en six [ce dernier chiffre est aussi celui de la durée du tournage de Detour - N.d.FM]… Cela vous fait rire… mais je crois que des histoires d’une telle intensité sont, assez curieusement, beaucoup plus faciles à tourner sur un plan de travail assez bref, dans l’enthousiasme. Les films s’en ressentent. Je ne pense pas que je pourrais faire un film de genre en vingt ou trente jours…  (…)°[Les films de Val Lewton] étaient excellents, très remarquables (…) Si l’on montre les réactions sur le visage d’un personnage, si l’on utilise des effets d’ombre, des effets sonores, c’est très différent de ce qui se passe lorsqu’on fait entrer quelqu’un pour lui faire dire une demi-page de dialogue sur ce qui s’est passé. C’est le style des histoires qu’on raconte aux enfants à la radio, je n’aime pas ça… »

Extrait d’un Entretien accordé par Edgar G. Ulmer à Bernard Eisenschitz et Jean-Claude Romer le 06 mai 1965, paru dans Midi-Minuit Fantastique n°13, éd. Le terrain vague, Paris novembre 1965, pp. 1-15. 

 

Le Démon de la chair d’Edgar G. Ulmer appartient autant au « film noir à costume » qu’au cinéma fantastique. Il faut dire que la frontière est mince voire inexistante entre les deux genres lorsqu’on envisage des films tels que celui-ci ou bien encore tels que Experiment Perilous [Angoisse] de Jacques Tourneur, Gaslight [Hantise] de George Cukor, House by the River de Fritz Lang. Nous les citons à dessein puisqu’ils furent tournés durant la même période 1945-1950. Qu’importe au fond… car, qu’on l’envisage d’un point de vue ou de l’autre, ce film d’Ulmer est une réussite !

 

Crimes d’essence psychopathologique (ici le parricide), contexte plastiquement morbide (une petite ville étouffante, gangrènée par le vice, la violence, l’alcool mais dominée par l’éthique religieuse protestante de la Nouvelle Angleterre), sado-masochisme latent ou avoué qui explose en de brèves séquences, érotisme torride voué à la condamnation et qui engendre la folie de ses agents comme de ses patients : Ulmer avait sans doute bien lu le roman d’origine qui lui-même avait bien assimilé le Nathaniel Hawthorne de La Lettre écarlate auquel on ne peut s’empêcher de songer. Hedy Lamarr (Samson et Dalila) et Louis Hayward (House by the River) sont extraordinaires, et d’autant plus que la mise en scène comme la direction d’acteurs d’Ulmer rendent le déroulement des événements absolument imprévisible : d’une séquence à l’autre, il est à chaque fois possible que tout bascule dans une direction ou dans une autre. Le suspense est constant, la tension continuelle. Photographie magique – souvent expressionniste et pour cause ! - qui sert d’une manière impressionnante le récit : Ulmer croyait aux vertus plastiques des figures géométriques, et privilégiait celle du triangle, y compris dramaturgiquement : voir par exemple la séquence de rupture de George Sanders avec Hillary Brooke qui s’achève en présence d’Hedy Lamarr, pour une raison de toute évidence davantage plastique que dramaturgique.

 

 

Du très grand art qui ne surprendra que les novices en Ulmeriana. Les autres auront la joie d’avoir comblé une lacune et le regret que tant d’autres lacunes vidéo de sa filmographie si riche demeurent à combler : la dvdgraphie d’Ulmer est insuffisante. La réédition de ce démentiel Démon de la chair nous confirme dans l’idée qu’il faudrait d’urgence rééditer ses meilleurs films, à commencer par ceux relevant du cinéma-bis et du cinéma populaire commercial classique.

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