Critique : Sa Majesté des mouches / Le Seigneur des mouches

Francis Moury | 12 septembre 2007
Francis Moury | 12 septembre 2007

"(...) Quant à la possibilité de traces mnésiques phylogénétiquement acquises (école de Zürich) qui pourraient expliquer la similitude entre la construction d'une névrose et celle des anciennes cultures, on devrait garder à l'esprit une autre éventualité. Il pourrait s'agir de conditions psychiques identiques qui mèneraient ensuite à des résultats identiques. Ces conditions spéciales causeraient la régression. Ainsi le système magique des peuples primitifs par lequel le monde est gouverné correspond à la toute-puissance des pensées dans la névrose obsessionnelle. (...) »

S. Freud, prononcé le 08 novembre 1911 et cité par Ernest Jones in « La Vie et l'œuvre de Sigmund Freud, tome III : Les dernières années (1919-1939) », trad. de l'anglais par L. Flournoy, éd. P.U.F., coll. Bibliothèque de Psychanalyse dirigée par Daniel Lagache, Paris 1969, p. 350

 

 

Tourné avec un budget dérisoire à Puerto-Rico en extérieurs naturels impressionnants avec de jeunes interprètes non-professionnels parfois remarquables et admirablement dirigés, photographié par deux opérateurs, selon une technique sophistiquée alliant la rigueur esthétique la plus concertée au documentarisme le plus abrupt, bénéficiant d’une remarquable partition composée par l’excellent chef d’orchestre Raymond Leppard, Lord of the Flies était d’abord sorti en France durant la saison cinématographique 1963. Souvent désigné par la traduction littérale de son titre original, Le Seigneur des mouches, Il faisait partie du répertoire des cinémas d’art et d’essai du Quartier latin où nous l’avions découvert vers 1975. Situé dans la filmographie de son réalisateur entre Moderato Cantabile (1960) d’après Marguerite Duras et Marat/Sade (1967), avouons que cette adaptation du premier roman du Prix Nobel anglais William Golding Sa Majesté des mouches fait, encore aujourd’hui, très peur. Ce film est sans doute, au demeurant, ce que Brook aura fait de mieux de toute sa carrière cinématographique.

 



Il suffit de comparer la brutale concision du générique d’ouverture, déjà graphiquement angoissant par son choix d’employer une technique picturale ancienne pour représenter des évènements contemporains, à la syntaxe théâtrale voire académique de l’interminable Mahabharata (1989) pour s’en convaincre d’emblée. Mais c’est, de toute manière, l’alliance impeccable entre la brutalité de la syntaxe « nouvelle vague » des années 1960 et le propos pessimiste du roman de Golding qui engendre le chef-d’œuvre. Jamais par la suite Brook ne retrouva un tel alliage, porté à ce point de perfection entre les deux éléments. Au fil des jours, au sein d’un espace immense et effrayant au sens le plus pascalien du terme, les jeux du surnaturel et de la nature dans la mentalité primitive, tels qu’ils avaient été évoqués par un Lucien Lévy-Bruhl ou un Marcel Mauss, investissent de jeunes Européens régressant à un stade proche du totémisme voire - mais c'est à peine suggéré - du cannibalisme.

 

 

Du point de vue de l’histoire du cinéma, enfin, il convient de noter que Lord of the Flies appartient à trois lignées distinctes :

-  Celle d’abord qui va notamment de Les Chasses du comte Zaroff (1932) à La Proie nue (1966) pour ses scènes d’action pure relatant une chasse à l’homme.

- Celle, davantage philosophique, qui aboutit à l’ample réflexion d’un John Boorman sur les rapports dialectiques entre l’homme et la nature dans des films tels que Hell in the Pacific ou Deliverance.

-  Celle enfin très caractéristique du cinéma fantastique contemporain des années 1970 à nos jours, fasciné par la régression brutale et meurtrière au stade archaïque de la mentalité primitive : citons simplement The Texas Chain Saw Massacre (1974), The Hills have Eyes (1977).

Bref : une reprise importante que nous souhaitons voir transformée en DVD le plus vite possible !

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