Critique : Help me Eros

Julien Foussereau | 5 septembre 2007
Julien Foussereau | 5 septembre 2007

Pendant les 107 minutes que dure  Help me Eros, on se surprend à se répéter l'observation suivante :  « c'est fou comment ça a le goût, ça a l'allure, ça a la dépouillement et la lenteur d'un film de Tsai Ming-Liang ! » Sauf que le film est signé Lee Kang-Sheng. Ce nom passera dix kilomètres au dessus du grand public mais parlera nettement plus aux connaisseurs du cinéma taïwanais puisqu'il s'agit de l'acteur fétiche de Ming-Liang. Le fait que ce dernier figure au générique en tant que producteur exécutif et chef décorateur doit sans doute rajouter une couche au trouble suscité par ce film étonnant.

 
Car les passerelles entre les deux hommes pullulent dans Help me Eros. À commencer par le sujet même du film : la lente et inéluctable autodestruction d'un homme ne trouvant plus la force de (sur)vivre dans la jungle urbaine de Taipei. Largement autobiographique, l'abandon à la vie de Ah Jie / Lee Kang-Sheng se coule sans mal dans le moule esthético-thématique de Ming-Liang : cadres très peu mobiles, son direct, dilatation du temps et limitation de la parole. Ce dernier aspect est d'autant plus pertinent qu'il se voit relayé dans la vision juste et flippante à la fois de Kang-Sheng quant à l'ultra matérialisme de sa société. Dans les artères de Taipei évoluent des êtres déshumanisés, incapables de communiquer, si ce n'est par le sexe ou les soufflettes apaisantes de la marijuana que fait pousser Ah Jie dans son appartement dépouillé comme lui.

 
L'occasion pour Kang-Shen de mettre en scène non sans intelligence des ébats impressionnants par leur crudité et leur utilisation de la lumière, de la blancheur immaculée aux projections d'imprimés simili Vuitton sur ces bêtes à deux dos. Comme pour pointer ce qu'est le nerf de la guerre de ces bétel girls (filles très peu vêtues vendant de la patte de noix d'arec connue, dit-on, pour ses vertus excitantes et aphrodisiaques) conditionnées par la ferveur consumériste de tout un pays. Seules exceptions à ce tableau : Shin, charmante taïwanaise d'origine rurale et unique rempart à la destruction de Ah Jie et Chyi qui, avec son surpoids, est une contradiction en chair et en os d'un pays pris en étau entre tradition (culinaire) et modernité (rachitique).

 
Par ces trois individualités en perdition, Kang-Sheng s'affirme comme un auteur rigoureux, doué d'un sens certain de l'image et du comique dépressif par moments. Ne manque plus qu'une maturation de ce beau coup d'essai et un démarquage formel avec Tsai Ming-Liang pour espérer ne plus le confondre avec son mentor.

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