Critique : Le Pont

Francis Moury | 6 juin 2007
Francis Moury | 6 juin 2007

Le Pont de Bernhard Wicki est un des grands films allemands du second tiers du XXe siècle dont la première partie relève de plusieurs genres (comédie dramatique, drame psychologique, film-témoignage néo-réaliste à portée documentaire sociale et historique) et la seconde partie constitue à elle seule un des plus grands films de guerre de tout le cinéma mondial. 

 

Réalisé par un cinéaste à la triple nationalité suisse, autrichienne et allemande qui se définissait comme « fils de la langue allemande » (cité par Robert Fisher, cf. : section interactivité, infra) Le Pont est un film qu’on peut situer, plus largement encore, comme un des relais esthétiques – hors cinéma nazi de 1933 à 1945 - entre l’expressionnisme muet puis parlant et le cinéma moderne de la seconde moitié du XXe siècle. Wicki s’y élève sans difficulté au niveau plastique et dramaturgique d’un Robert Siodmak, d’un Fritz Lang, d’un Peter Lorre, pour ne citer que les personnalités de qualité ayant tourné durant cette période 1945-1960. Bien qu’il soit davantage qu’un simple film de guerre, sa partie qui en relève spécifiquement est d’une efficacité qui rivalise avec celle d’Hollywood en dépit de la relative faiblesse des moyens mis en œuvre. C’est d’une histoire de l’Allemagne nazie en réduction microscopique qu’il est ici, en profondeur, question. Le thème traité par Wicki est celui de la progression mécanique, inéluctable, de la guerre comme forme de vie et l’abandon de la morale individuelle au profit de la morale collective. Wicki le traite sous la forme de l’arrachement de l’individu à sa spécificité – condition de son intégration à l’universel concret, donc à la mort, en termes hégéliens. Le film décrit les étapes de ce parcours qu’il faut bien nommer dialectique et il le fait d’une manière implacable dans la mesure où il s’inspire de faits réels, où il est nourri par ce très étrange néo-réalisme qui va se métamorphoser sous nos yeux. Wicki ne peint pas seulement la métamorphose des âmes et des corps mais aussi celle du lieu jusqu’à le rendre abstrait : la boucle esthétique, entre le plan d’ouverture et le plan final, est bouclée. Sous-exposition initiale devenue surexposition finale, « brûlant » l’image par son évidence terrible. 

 

L’originalité du Pont ne provient pas uniquement de son propos : bien des films antérieurs ont déjà dénoncé le nazisme d’une part, la guerre en général d’autre part. Ainsi, par exemple, la syntaxe classique du fondu-enchainé comme moyen de progression temporel semble très classique mais Wicki a soin de lui additionner à chaque fois un élément d’information supplémentaire du point de vue psychologique. L’idée de la mort du fils unique s’insinue dans chacune des mères et dans chacun des pères à la faveur de tels fondus.

 

 

De même, il ne faudrait pas croire que la légère surexposition de certains plans soit le résultat d’une mauvaise photographie ou d’une mauvaise image chimique : elle est volontaire. La réalité ainsi surexposée - ou au contraire sous-exposée dans certaines scènes de nuits - devient une réalité démoniaque qui est investie progressivement par le mal et l’idée de la mort, puis par sa réalisation en acte. La réalité devient donc « démoniaque » au sens strict que Lotte H. Eisner donnait à ce terme. « Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » : cet intertitre du Nosferatu le vampire de F.W. Murnau, s’applique admirablement ici à la vérité du film de Wicki à condition de le détourner. C’est en le défendant et en l’attaquant qu’on le devient…

 

 

On pense parfois à Attaque ! de Robert Aldrich lorsqu’on regarde Le Pont. Inversement, vers la 86ème minute, le plan génial de la lunette du sniper alliant en temps réel la mort donnée et reçue, d’une cruauté stupéfiante, sera repris pratiquement tel quel dans Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg. C’est que, concernant ces séquences d’action pure, Wicki joue dans la cour des grands. Il est de la race des Samuel Fuller, des Don Siegel, des Richard Fleischer lorsque ces derniers filment la guerre. Rien d’étonnant à ce que Le Pont dialogue aussi bien, donc, avec ses aînés qu’avec ses cadets. 

 

PS1 : ce film de Bernhard Wicki n’a aucun rapport avec le film au titre homonyme réalisé par Arthur Pohl, produit par la firme DEFA (R.D.A.) 10 ans plus tôt, en 1949. 

PS 2 : il exista en 1913 à Dresde une association de peintres expressionnistes qui s’intitula Die Brücke : la coïncidence esthétique ne laisse pas d’être troublante.

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