Critique : Jeanne Dielman, 23 Quai du Commerce, 1080 Bruxelles

Nicolas Thys | 29 avril 2007
Nicolas Thys | 29 avril 2007

La course à la vitesse est l'un des clichés les plus symptomatiques du monde contemporain et dure depuis plus de cent ans. Tout va plus vite, tout est censé aller plus vite et au final tout va trop vite : on ne voit rien, on ne peut qu'être pressé, impossible de s'arrêter. Le cinéma n'y échappe pas non plus ; voir pour cela le montage des films de Michael Bay par exemple ou certains clips composés de plans quasi subliminaux qui défilent si vite qu'on ne les distingue plus. A croire que le spectateur ne peut (doit) voir que le plan suivant !

 

 

Dans Jeanne Dielman, Akerman ennuie mais ce n'est en aucun cas un ennui désagréable, plutôt un ennuie salvateur. Composé de longs plans fixes, cadrés en pied la plupart du temps le plus simplement possible, le film ne montre pas tant le quotidien du protagoniste que notre propre reflet. C'est une femme qui a toujours quelque chose à faire, dont la vie est réglée à la minute près, elle est sans cesse en mouvement, elle ne semble pas savoir ni vouloir se reposer mais étrangement tout est d'un calme absolu : elle s'affaire pour rien, sa vie est terne, son quotidien n'est pas le notre et pourtant plus qu'on ne veut bien le croire...

 

 

Akerman s'amuse du temps en prolongeant au maximum la durée des plans, elle nous laisse enfin le loisir de regarder, elle nous permet enfin de laisser notre regard filer sur l'image entière, dans ses moindres recoins. Elle nous donne du temps pour penser, pour revenir sur nous même, pour réfléchir et c'est tout l'intérêt de cet ennui, de ce temps libre dont on ne sait que faire et qui fait peur puisqu'il nous est inconnu tout comme il lui est inconnu.

 

 

Jeanne Dielman est une mère de famille veuve qui se prostitue pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fils adolescent. Sa vie défile, identique jour après jour, inexorablement, et on s'immisce dans son intimité : son ménage, sa toilette, ses sorties habituelles. Son univers est trop symétrique et met parfois mal à l'aise tant il est insipide. Le travail plastique de Babette Mangolte est admirable, rendant oppressants et étranges les lieux et surtout les lumières, toujours les mêmes, venues dont on ne sait où comme ces flashs énigmatiques dans le salon.

 


 
Seuls ses clients sont tenus à l'écart : nous n'avons aucun droit de regard sur cette vie là qui ne semble ni lui plaire ni lui déplaire. Elle ne communique avec personne ou très peu. Jeanne a perdu le contact avec autrui mais également avec elle-même : elle est un robot condamné à faire et subir la même chose, aliénée à un destin qu'elle tente d'oublier en ayant toujours quelque chose à faire : des micromouvements qui peuplent le film dans l'attente d'un renouveau, de quelque chose qui va éclater.

 


 
Et effectivement la mécanique se détracte, ses gestes, sa danse précise et immuable s'arrête : à son tour elle ne sait plus quoi faire ; elle tente de résister, de s'agiter mais rien n'y fait : elle tend vers une fixité toujours plus grande. Elle se statufie et ces plans fixes deviennent de pures photographies : elle se met à réfléchir à sa condition, à s'éveiller dans un ultime geste fou mais lui sera fatal.

 

 

Akerman réalise là un film immense sur la condition féminine, sur l'éveil d'une femme à la vie mais un éveil tardif et trop brutal. La performance inoubliable de Delphine Seyrig et sa forme, proche d'un certain cinéma expérimental et tout à fait maîtrisée font du destin de cette Thérèse Desqueyroux des temps modernes une œuvre majeure du cinéma.


 

Résumé

Lecteurs

(0.0)

Votre note ?

commentaires

Aucun commentaire.

votre commentaire