Critique : Coffret Brisseau - 2 films

Erwan Desbois | 18 décembre 2006
Erwan Desbois | 18 décembre 2006

Les deux premiers longs-métrages de Jean-Claude Brisseau, réalisés au cours des années 80, firent l'effet d'une véritable déflagration à l'époque. Le sexe, devenu depuis la préoccupation unilatérale et quelque peu réductrice du réalisateur (Noce blanche, Les anges exterminateurs), y était déjà présent ; mais comme un élément parmi d'autres du tableau dressé à grandes balafres et au vitriol des problématiques de l'éducation et de la vie en société.


Un jeu brutal (1983) est un véritable OVNI, qui fait se percuter les destins de deux personnages démesurés comme le cinéma français en crée d'ordinaire un toutes les calendes grecques. Tessier (Bruno Cremer), un brillant biologiste doublé d'un tueur en série d'enfants s'y voit chargé de l'éducation de sa fille Isabelle (Emmanuelle Debever), hémiplégique et qui endure son handicap en haïssant le monde entier. L'optique choisie par Brisseau est évidemment celle du conte, mais un conte où les rôles ne sont pas figés et évoluent brutalement et en permanence.


Cette évolution constante est passionnante. Père et fille partagent un même mépris de la vie, pour des raisons différentes (elle n'en sait pas assez sur la nature humaine, lui croit en savoir trop), et d'ennemis ils deviennent peu à peu complices à mesure que le premier emmène la seconde sur son chemin de perversion et de haine. Ce qui détonne le plus est l'incroyable rage du film, d'où il tire son énergie. Brisseau déroule crânement la situation extrême qu'il a mise en place pour mieux sonder l'être humain, et en particulier son combat interne entre tendresse et haine envers son prochain. On sent de la part du cinéaste une urgence à capter ce duel, qui fait éclater les conventions et les états d'âme. La mise en scène est une succession de coups portés pour faire mal, parmi lesquels les scènes de meurtres commis par Tessier sont des uppercuts glaçants et choquants.


Le film est alourdi de quelques défauts dus à l'inexpérience – une structure parfois maladroite, certains dialogues ampoulés (le monologue de Tessier justifiant ses crimes flirte non plus avec le trouble mais avec le ridicule) – qui disparaîtront dans De bruit et de fureur. Malgré ceux-ci, ce récit baroque de la découverte par une adolescente de la vie dans toute sa complexité possède un pouvoir rare d'obsession et d'emprise sur le spectateur.


Un jeu brutal : 07/10

Avec le recul, Un jeu brutal peut être vu comme l'amorce du dévastateur De bruit et de fureur (1988). L'approche de Brisseau est cette fois frontale, avec un dispositif quasiment documentaire. Le déménagement du jeune Bruno chez sa mère (toujours absente) qui habite dans un ensemble de tours en bordure du périphérique est l'occasion pour le réalisateur de suivre le garçon dans sa vie de tous les jours, partagée entre l'école et les moments passés à traîner avec Jean-Roger, élève agressif et incontrôlable qui le prend sous son aile.


Du chaos explosif régnant dans la salle de classe aux luttes de bandes rivales, Brisseau ne détourne le regard d'aucun sujet qui fâche. L'exemple le plus traumatisant est la première rencontre avec la famille de Jean-Roger, en guérilla permanente contre toute forme d'autorité sous la direction du père (incroyable prestation de Bruno Cremer en patriarche colossal et féroce). Cette plongée en apnée tourne au cauchemar halluciné – lorsque le père et son frère, déguisés en cow-boys, tirent au fusil sur une affiche d'indien placée à l'autre bout de leur couloir – et interminable : il nous est purement et simplement interdit de sortir de ce lieu où plus aucune loi n'a cours hormis celle du plus fort.


L'enchaînement de séquences violentes n'est interrompu que par les visions féeriques que Bruno s'invente pour échapper à son quotidien, rares respirations au cœur d'un récit filmé avec une froide distanciation. Le but de cette mise en scène très sèche est double : nous glacer d'effroi face au quotidien de cet univers cruel, et laisser à chacun le soin d'interpréter ce gâchis, d'en concevoir les causes et d'en tirer les conséquences. Ces deux objectifs sont atteints avec brio, ce qui permet à De bruit et de fureur de trouver un équilibre – loin d'être évident – entre spectaculaire et réflexion.


Le film se hisse à un niveau encore supérieur à l'occasion d'un final apocalyptique. Autour d'un grand bûcher nocturne, les hommes et les femmes qui font régner la terreur sur la cité laissent libre cours à leurs instincts barbares. Les différents et les questions de suprématie se règlent de cette manière, et la référence initiale faite par Brisseau à Macbeth prend tout son sens. Les bêtes sauvages s'entretuent sans états d'âme et, pour éventuellement en amener une ou deux à retrouver leur humanité, la seule solution semble être d'en passer par la mort d'un innocent. Un refrain malheureusement trop connu, et terriblement d'actualité.


De bruit et de fureur : 09/10

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