Critique : Pee Wee's big adventure

Jean-Noël Nicolau | 14 septembre 2006
Jean-Noël Nicolau | 14 septembre 2006

Étonnante histoire que celle du premier long-métrage de Tim Burton. Longtemps resté inédit dans le format DVD en France, passé inaperçu au cinéma, méconnu et sous-estimé, Pee Wee's Big Adventure ne traîne même pas une réputation de vilain petit nanar, car au final peu de gens l'ont vu (malgré une carrière culte dans les cinémas d'art et d'essai). Pour expliquer l'aura très particulière qui accompagne cette comédie atypique, il faut revenir en 1985 lorsque Tim Burton est débauché par la Warner après sa formation dans les studios Disney. Chez le papa de Mickey, le futur réalisateur de Batman aura contribué à l'élaboration de longs-métrages animés (Rox & Rouky et Taram et le Chaudron Magique) mais surtout se sera vu offrir l'opportunité de la mise en scène de son premier court (le formidable Vincent) et de son premier moyen-métrage (le très référencé et mignon Frankenweenie).

Warner cherche alors un jeune réalisateur malléable, susceptible de donner vie à l'univers délirant de Pee Wee Herman. Ledit Pee Wee (de son vrai nom Paul Reubens) est alors la star de la télévision américaine avec sa Pee Wee's Play House, l'émission pour enfants la plus populaire des années 80. Irrésistible pour les petits, le ton décalé et la galerie de personnages fantasques qui peuplent le programme plaisent aussi beaucoup aux adultes. Pee Wee lui-même, sorte d'enfant gâté coincé dans un corps d'adulte, clown attachant et agaçant, incarne une grande part d'imaginaire, avec ce qu'il faut de tendresse et d'effroi. Les ambiguïtés du monde de Paul Reubens se rapprochent donc avec évidence des prémisses de celui de Burton, les deux étant évidemment faits pour s'entendre et se compléter.

Un troisième larron arrive alors sur le projet, il s'agit de Danny Elfman. Auteur, compositeur et interprète pour le groupe de ska-pop Oingo Boingo, Elfman évolue lui aussi au sein d'une imagerie gothico-punk, faite de squelettes et de vieux films d'horreur, de carnavals de morts-vivants et d'histoires tragi-comiques. Depuis ses débuts pour le cinéma sur la bande-originale du surréaliste et inclassable The Forbidden Zone de son frère Richard, Elfman n'a pas perdu de vue ses ambitions dans le domaine de la musique de films. Pee Wee's Big Adventure sera sa première partition professionnelle, le début d'une collaboration fructueuse avec Burton (tous ses films sauf Ed Wood) et la naissance d'une patte immédiatement reconnaissable.

Mais Elfman est loin d'être le seul à trouver sa naissance artistique sur ce film, c'est bien sûr Tim Burton qui dévoile, en vrac, toutes les idées et tous les emblèmes de son œuvre à venir. Des clowns terrifiants aux effets spéciaux bricolés (profusion de pâte à modeler) en passant par son amour des marginaux et sa perception gentiment satirique de la société américaine, tout est déjà là dans Pee Wee's Big Adventure. Certes, certains aspects doivent surtout leur paternité à Paul Reubens, principalement au niveau des protagonistes. L'émouvante Simone ou Mickey, le repris de justice, faisaient déjà partie de l'émission télévisée. Mais la symbiose est parfaite, l'entente est idéale, et l'on ne cesse de se dire que le film est bel et bien, déjà, un accomplissement de Burton.

Grâce à l'influence de Reubens, Pee Wee's Big Adventure est essentiellement une comédie burlesque, sous la haute influence des plus grands noms du genre. Impossible de ne pas penser à Charlie Chaplin quand Pee Wee, engoncé dans son costume trop étroit, se retrouve poursuivi par un énorme bûcheron au milieu de statues géantes de dinosaures. D'autres gags s'avèrent ainsi irrésistibles : l'utilisation de lunettes infrarouges dans le désert, une bataille sous-marine dans une piscine d'intérieur, l'anthologique poursuite finale dans les studios de la Warner (avec un "Godzilla VS Santa Claus" qui restera parmi les images les plus jouissives de la filmographie de Burton). Les dialogues ne sont pas en reste, en particulier lorsque Pee Wee laisse aller ses penchants de mauvais garnements (« I meant to do that » après une chute en vélo peu flatteuse ou le « I remember the Alamo » juste hilarant).

Le scénario n'est pas qu'un prétexte à un One Man Show de Pee Wee. En effet le vol de sa bicyclette fétiche permet à Burton de dépeindre quelques scènes d'angoisse et de paranoïa assez déstabilisantes dans une œuvre tout public et de relier de manière fort pertinente les différents lieux et intervenants. De même, si les parias finissent toujours par se comprendre et s'entre-aider, la description des humiliations de Pee Wee face aux gens « normaux » annonce clairement les thèmes chers au cœur du réalisateur. Sa poésie déjantée est aussi visible, de la maison-jouet du héros à la mise en abyme finale pleine d'humour. L'omniprésence de la musique, très inspirée, de Elfman contribue aussi beaucoup au charme de l'œuvre, imitant Nino Rota par endroit ou se laissant aller à des élans de fête foraine hystérique.

Mais si cette comédie est si réussie, qu'est-ce qui explique sa rareté en France ? Les raisons sont nombreuses. La plus évidente étant bien sûr que Pee Wee et ses comparses sont quasi totalement inconnus en nos contrées. Ensuite, ledit Paul Reubens a connu des mésaventures que tous les amateurs de news people savent par cœur (flagrant délit de masturbation dans un cinéma pornographique et livré à la haine des bien-pensants). L'acteur ne s'en est jamais remis, malgré des petites apparitions ici et là (en papa du Pingouin dans Batman Returns, en voix de Lock dans The Nightmare Before Christmas, dans un clip d'Elton John, en second rôle dans Mystery Men, etc…). Mais on annonce, nostalgie oblige, un hypothétique Pee Wee's Playhouse The Movie pour 2007… Enfin, et c'est aussi un obstacle de taille, la personnalité de Pee Wee Herman peut s'avérer très horripilante et ses enfantillages difficiles à supporter sur toute la durée du métrage. Cette réserve, certes d'importance, est sans doute la seule que l'on puisse émettre à l'encontre de la découverte immédiate de ce premier film bourré de trouvailles et d'une fraîcheur qui font sans doute un peu défaut aux dernières œuvres de monsieur Burton…

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