Critique : La Taverne de la Jamaique

Erwan Desbois | 27 juin 2006
Erwan Desbois | 27 juin 2006

Dans son livre d'entretiens avec François Truffaut, La Taverne de la Jamaïque est l'un des films qu'il a réalisés à propos desquels Alfred Hitchcock se montre le plus critique. Comme souvent, c'est sur un point précis que ce dernier se braque au point de ne plus rien voir d'autre ; dans le cas présent, il s'agit de l'emprise sur le film de Charles Laughton, producteur et acteur principal, pour qui il a ce qualificatif assassin : « un aimable plaisantin ».


Face au résultat à l'écran, il est difficile de donner tort à Sir Alfred. Dans le rôle de Pengallan, juge de paix dirigeant en secret une bande de malfrats qui provoque le naufrage de navires pour les piller, Laughton cabotine de manière colossale et fait de son personnage un bouffon grotesque, un méchant de pacotille complètement déconnecté de la veine sèche et brutale du reste du récit. Le décalage est tellement démesuré qu'il en deviendrait presque passionnant à observer. En effet, et sûrement en réaction aux errements de sa « star », Hitchcock pousse ici encore plus loin la perversité et la violence qui traversent tous ses longs-métrages. Le groupe de brigands est dépeint comme un bloc de pure méchanceté et dépouillé de toute humanité, et la violence graphique de certaines séquences (le naufrage qui ouvre le film, ou le lynchage sous les yeux de l'héroïne de l'un des bandits par le reste de la bande) est d'une sauvagerie étouffante.


Mary, l'héroïne jouée par Maureen O'Hara (Qu'elle était verte ma vallée, Miracle sur la 34è rue), est la seule lueur de cet univers glauque et masculin coupé du reste du monde. La qualité de son jeu et la manière dont elle se fond dans l'univers hitchcockien sont à l'opposé de Laughton. Malheureusement, elle disparaît du récit pendant une bonne demi-heure, temps nécessaire à faire comprendre à tous les personnages que Pengallan est le cerveau du gang – ce que le spectateur sait depuis le début, la faute à une demande faite par Laughton à Hitchcock… Le suspense ne reprend ses droits que dans le dernier acte, de fort belle manière grâce à une succession de scènes très efficaces, dont en particulier une séquence muette où Mary empêche un nouveau naufrage.


Le final très sombre, très froid qui n'épargne aucun des personnages achève de ramener La Taverne de la Jamaïque à un niveau plus en rapport avec la réputation de Hitchcock. S'il ne s'agit pas d'un chef-d'œuvre au même que Les Trente-neuf marches à la même période, la noirceur inhabituelle de ce long-métrage en fait une curiosité à découvrir.

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