Critique : Salauds dorment en paix (Les)

Jean-Noël Nicolau | 12 juin 2006
Jean-Noël Nicolau | 12 juin 2006

Trop longtemps, le cinéma d'Akira Kurosawa a été connu et reconnu pour ses aspects les plus « exotiques » aux yeux des occidentaux. Certes, ses chefs-d'œuvre les plus marquants sont des films d'époque et de Rashomon à Ran en passant par les Sept samourais, difficile de nier qu'une grande partie de l'essence du génie du réalisateur japonais se situe au sein de ces films. Cependant, depuis quelques années, les œuvres « contemporaines » du maître sont redécouvertes et l'importance d'incontournables (autrefois introuvables) tels que Chien enragé ou Entre le ciel et l'enfer nous apparaît enfin. Les Salauds dorment en paix, premier « film noir » de Kurosawa a avoir les honneurs de la nouvelle collection de Wild Side, demeure ainsi une merveille méconnue qui surprend par sa construction passionnante et par la nervosité de sa mise en scène. En adaptant au Japon corrompu des années 50 les codes visuels d'un Jacques Tourneur (jeux d'ombres très marqués, cadrage chirurgical, scènes d'action rares mais intenses), Kurosawa signe l'une de ses œuvres les plus passionnantes mais aussi l'une des plus désespérées.


Dans le Japon de la reconstruction, la corruption bat son plein dans le domaine du bâtiment, étroitement lié au pouvoir en place. Des scandales naissent des suicides en série, et l'étau se resserre autour des responsables haut placé de la société Dairyu et du département d'Etat : « l'Office ». Dans ce jeu de quilles, Koichi Nishi (Mifune, plus en nuances qu'à l'habitude) élabore une savante stratégie pour assouvir sa vengeance et tenir en haleine le spectateur. Dès la scène d'ouverture, une cérémonie de mariage en forme de tour de force de mise en scène et d'enjeux dramatiques, Kurosawa donne quasiment toutes les clefs pour envisager l'ensemble de la tragédie déjà en place. En une poignée de plans et de répliques, il caractérise les principaux protagonistes et nous place pour ainsi dire au cœur de l'action, car nous ne vivrons que le dernier acte des Salauds dorment en paix.


Si la critique sociale est omniprésente et que le film se révèle implacable, Kurosawa n'oublie pas d'apporter une touche sensible, en particulier grâce au personnage de la mariée handicapée et à sa relation contrariée avec Nishi. Malgré ses 2h30, l'œuvre paraît presque trop courte pour dénouer toutes les implications de cette dénonciation de la corruption qui gangrenait la société japonaise. Pour avoir toute la liberté nécessaire, Kurosawa avait même créé sa propre société de production, et il ira encore plus loin dans cette démarche avec l'encore plus virulent Dodes'kaden. Car les enluminures du thriller ne masquent jamais la vindicte du réalisateur, qui ne cesse de souligner l'injustice inhérente aux failles du système japonais et comment le sens du sacrifice, si honorable chez les samourais, peut être détourné par des fonctionnaires et des industriels sans scrupules. Le drame se joue donc bien au-delà des héros du film et on ne peut que partager l'impuissance et la rage qui submergent le dernier quart d'heure.


Rarement Kurosawa aura aussi brillamment détourné les clichés d'un genre pour les plier à sa vision du monde et à son propos engagé. Car le film est aussi et presque avant tout un divertissement prenant, l'un des plus rythmés de l'œuvre du cinéaste et dont la précision esthétique ne cesse de ravir. Le spectateur est ainsi d'autant plus sensible aux drames humains qui conduisent au plus inévitable des dénouements possibles. Mais le suspens est construit avec une telle maestria que jusqu'à la dernière minute, on en vient à s'attendre à un ultime rebondissement, le scénario n'ayant pas hésité à prendre à contre-pied certaines de nos attentes. Les Salauds dorment en paix s'affirme comme un monument du film noir, dans sa veine la plus humaine, et mérite de (re)trouver une place de choix auprès des plus belles réussites de Kurosawa.

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