Critique : La Prisonnière du désert

Erwan Desbois | 13 juin 2006
Erwan Desbois | 13 juin 2006

Toute déclaration de ce genre comporte évidemment une part de subjectivité, mais La Prisonnière du désert détient de sérieux arguments qui en font LE western définitif, porté par la complémentarité et le talent du duo John Ford / John Wayne. Bien sûr, d'autres westerns de Ford reprennent les thèmes humanistes chers au réalisateur (La poursuite infernale, L'homme qui tua Liberty Valence) ; mais aucun ne possède la finesse d'écriture des personnages, la complexité scénaristique, l'équilibre exemplaire entre action et réflexion qui font la richesse de La Prisonnière du désert.


Le premier plan du film – auquel fait écho la scène finale – est rentré dans les annales du cinéma : une porte qui s'ouvre sur le désert, la caméra qui s'en approche lentement jusqu'à ce que le décor extérieur remplisse entièrement le cadre et que le personnage d'Ethan Edwards (John Wayne) apparaisse dans le fond. Ethan est l'archétype de l'antihéros fordien, outsider indispensable à la sauvegarde de la société civilisée mais incapable de vivre dans le cadre de celle-ci, dont les traits négatifs de son caractère sont poussés à la limite du détestable. Ex-soldat confédéré (l'action se déroule au sortir de la Guerre de Sécession) qui n'a pas réellement accepté la victoire des « yankees », personnage individualiste et raciste, il n'a pas sa place dans le foyer bâti par son frère et les proches de celui-ci. Pourtant, l'interprétation nuancée de Wayne parvient à nous rendre Ethan si ce n'est aimable, tout du moins humain : un regard éperdu lancé en cachette à sa belle-sœur, dont l'on devine qu'elle l'aime elle aussi en retour, suffit à nous faire ressentir toute la détresse du personnage.


Indésirable et ingérable, Ethan devient un mal nécessaire lorsqu'un raid indien rase le ranch des Edwards en tuant tous ses occupants à l'exception de Debbie, la fille cadette, conservée comme butin. C'est elle la prisonnière du désert, que son demi-frère Martin et Ethan vont chercher sans relâche pendant de longues années. Une quête menée pour des raisons opposées : Martin souhaite ramener Debbie saine et sauve, alors que l'idée fixe d'Ethan est de la supprimer en même temps que la tribu indienne, maintenant qu'elle est devenue à ses yeux l'une des leurs.


En plus des oppositions entre les deux personnages masculins (Martin est métis et souhaite s'intégrer à la société en se mariant), plusieurs éléments contribuent à faire de La Prisonnière du désert une œuvre forte sur l'intolérance et la difficulté de bâtir une communauté durable, de vivre ensemble malgré les divergences d'opinion et de comportement de chacun. Les sociétés blanche et indienne sont traitées en égales – la violence et le désir d'apaisement existent dans les deux camps. Dans ce contexte, la poursuite menée par les deux héros est en permanence replacée dans le contexte de cette communauté naissante, ce qui permet à Ford de donner un sens au fort suspense du récit (la retrouveront-ils ? et, plus dérangeant, que feront-ils d'elle s'ils la retrouvent ?) et aux violentes scènes d'action qui émaillent celui-ci.


Qu'il s'agisse du raid indien ou de l'expédition punitive menée par la cavalerie, cette violence se déroule toujours hors-champ. Ford s'intéresse plutôt à ses conséquences dramatiques : longues scènes de découverte des lieux ravagés par les assaillants, gros plans sur les visages de ceux qui exécutent ou sont témoins des crimes commis. La mise en scène de Ford, pensée au détail près, s'exprime ici dans toute sa force : l'économie de dialogues et de découpage mise en œuvre amplifie d'autant l'impact de ces séquences.


Le dernier atout du réalisateur, et non des moindres, est le décor qui est désormais associé pour toujours à son nom : la Monument Valley. Ses couleurs étonnantes font de La Prisonnière du désert une œuvre formellement flamboyante. Son immensité écrase les personnages, que Ford filme souvent en plan large, pour nous rappeler leur petitesse (et donc la nôtre) face aux éléments. Cette fragilité de l'homme fait écho à celle des sociétés qu'il s'efforce de créer, et qui nécessitent donc la participation de tous, y compris d'êtres brutaux et méprisables comme Ethan Edwards. Lequel le comprend bien, avant de rester au final sur le perron du foyer – sur le perron de la communauté.

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