Critique : La Main de fer

Patrick Antona | 23 janvier 2006
Patrick Antona | 23 janvier 2006

La Main de fer (King boxer pour son titre anglais mais aussi Five fingers of death ou encore Hand of death) est un classique du film d'art martial mais marqua également une date essentielle dans l'histoire d'un genre trop longtemps déconsidéré. Produit en 1972 par une Shaw Brothers inquiète de voir sa rivale, la Golden Harvest, lui damer le pion au box-office grâce aux succès fracassants des deux premiers opus de leur poulain Bruce Lee, à savoir Big boss et La Fureur de vaincre, La Main de fer remporta un succès fracassant à sa sortie aussi bien localement qu'internationalement. Premier film d'art martial à bénéficier d'une distribution internationale, via la Warner Bros qui fit circuler plus de 1000 copies, La Main de fer fait partie de cette vague appelée abusivement karate-movie en Occident qui allait déferlée en ce début d'années 70 sur les écrans mondiaux et changée définitivement la donne dans le domaine de l'action et d'une certaine représentation de la violence au cinéma, à l'instar des films de Bruce Lee qui ont été distribués par la suite (il est à noter que le Petit Dragon avait d'abord proposé ses services à la Shaw avant d'intégrer la Golden Harvest, déçu par la pingrerie légendaire de ces patrons !).


Qu'en est-il de La Main de fer plus de 30 ans après ? Alors que les films de Bruce Lee sont devenus des classiques du genre, plus par le côté mythique et indestructible de leur interprète que par leurs qualités intrinsèques, La Main de fer avait plus ou moins rejoint l'antichambre des séries B un peu désuètes. Heureusement, la ressortie du film dans une copie restaurée permet de se faire une idée plus généreuse et plus respectueuse d'une œuvre à part dans les productions Shaw Brothers, réévaluation déjà entamée par l'hommage que lui rendait Quentin Tarantino dans Kill Bill : Volume 1 et 2. La Main de fer bénéficie d'un tandem des plus efficaces à sa barre, avec d'un côté le talentueux réalisateur coréen Jeong Chang Hwa, rebaptisé Cheng Chang Ho en cantonais, et de l'autre Lo Lieh, acteur stakhanoviste de la Shaw alors en pleine ascension. Cheng Chang Ho avait déjà une solide carrière dans son pays d'origine avant d'entamer sa collaboration avec la Shaw Brothers en 1969 avec Temptress of a thousand faces, parodie sexy des James Bond particulièrement réussie (à quand une sortie DVD ?), puis s'était attaché une première fois les services de Lo Lieh pour le wu xia pian Valley of the Fangs. Faisant à nouveau équipe sur La Main de fer, au scénario très fortement inspiré de Chinese boxer (La Vengeance de l'aigle), à savoir une histoire de rivalité d'écoles de kung-fu, de vengeance, de supplice, le tout saupoudré de romance avec un trio de méchants japonais à la clé !


Mais Cheng Chang Ho et Lo Lieh (qui a collaboré au scénario) évitent la redite en accentuant le côté brutal de l'action et de la narration. Les combats n'ont pas la fluidité ni le côté démonstratif des chorégraphies assurées par Tang Chia ou Liu Chia Liang, elles sont d'ailleurs assurées ici par son frère, Liu Chia Yung, mais elles bénéficient d'un impact plus violent et brutal et d'un découpage accentuant leur côté extrême à la Ultimate fighting. D'ailleurs le gore y est utilisé à profusion avec crâne fendu, éventration, membres suppliciés et pour finir deux séquences d'énucléation qui ont fait pour beaucoup dans la réputation « bis » du film. Mais c'est aussi grâce à un casting de seconds rôles particulièrement attachants que La Main de fer sort du lot : du copain jaloux tournant au traître, de l'adversaire implacable devenant allié in fine, aux deux figures féminines gravitant autour du héros (avec l'éternelle fiancée de la Shaw Brothers, la délicieuse Wong Ping), en passant par le trio de japonais cruels et sadiques, certes caricaturaux (une figure imposée du cinéma chinois de l'époque), tous ces personnages étoffent avec conviction une narration quelque peu linéaire.


Mais c'est surtout Lo Lieh qui, part sa présence et son intensité, réussit à composer un personnage qui garde toute son originalité. Particulièrement crédible à la fois dans les scènes de torture où il se fait briser les mains ou dans l'exercice cathartique de La Main de fer, il réussit à faire passer un côté humble et humain malgré l'adversité à laquelle il fait face, à l'opposé de Jimmy Wang Yu ou de Bruce Lee ! La fin est d'ailleurs tout à fait révélatrice de cette philosophie que les auteurs ont voulu imprégner au film. N'ayant pas pu bénéficier d'un budget élevé, la direction artistique n'ayant pas le lustre des Chang Cheh de la même époque comme Le Justicier de Shanghaï, Cheng Chang Ho se rattrape par des trouvailles de mise en scène géniales, surtout dans la seconde partie du film, avec par exemple le règlement de compte dans l'obscurité, mais aussi en soignant particulièrement la musique et les bruitages, le son strident accompagnant l'exécution de la technique de la « main de fer » étant devenu le gimmick sonore emblématique du cinéma d'arts martiaux, « récupéré » au passage sur la série TV L'Homme de fer avant d'être sublimé par Tarantino.


À sa sortie, La Main de fer eut un succès phénoménal et prépara le chemin pour les films de Bruce Lee qui allaient déferler à sa suite, dont Opération dragon, co-production de la Warner qui avait bien compris l'importance grandissante des kung-fu movies. Lo Lieh connut une renommée internationale relative, il fût vedette auprès de Lee Van Cleef sur le western-spaghetti La Brute, le colt et le karaté et demeura un des piliers de la Shaw Brothers pendant plus de vingt ans. Il est décédé à l'age de 63 ans, le 2 novembre 2002. Le réalisateur lui, ne bénéficia pas de la reconnaissance des frères Shaw : entrant en conflit avec la productrice Mona Fong, nouvellement promue aux destinées de la compagnie, il claqua la porte et se joignit à la Golden Harvest, où il réalisa quelques films d'arts martiaux ayant bonne réputation mais malheureusement invisible dans nos contrées.


Reste qu'avec La Main de fer, Cheng Chang Ho et Lo Lieh ont réussi un de ces classiques indémodables, possédant cette patine Shaw Brothers maintenant disparue qui lui confère un côté suranné mais non désuet, et dont la construction particulière et le côté violent et outré confère au film une parfaite combinaison entre le genre cinématographique et celui du comic-book, demeurant ainsi un de ses premiers exemples réussis.

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(4.5)

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