Psychose : Critique

Francis Moury | 17 novembre 2007
Francis Moury | 17 novembre 2007

« Norman Bates entendit un bruit et un sentiment d'effroi le parcourut. On aurait dit que quelqu'un avait frappé au carreau. Il leva les yeux rapidement, sur le point de se redresser. Le livre lui glissa des mains et tomba sur ses larges cuisses. Alors, il se rendit compte que c'était simplement la pluie. Une pluie de fin d'après-midi, qui heurtait la fenêtre du salon.(…) »
Robert Bloch, Psychose, traduit par Odette Ferry, éd. Gérard & Cie., coll. « Bibliothèque Marabout géant », Verviers 1960.

Ainsi commence le roman original de Robert Bloch ; ainsi ne commence pas Psychose d'Alfred Hitchcock. Entre le livre et le film adapté, il y a le scénario génial de Joseph Stefano qui a conservé certains éléments, en a retiré d'autres. Scénario non moins génial que le roman de Bloch car il n'est pas une adaptation mais une refonte totale en fonction de la nature des exigences proprement cinématographiques. Mais enfin au départ, il y a bien ce roman de Bloch, l'ami d'H. P. Lovecraft : nous voulions lui rendre hommage en citant son début car sans le génie créateur de Bloch, nous n'aurions pas eu le scénario de Stefano ni le chef-d'oeuvre d'Hitchcock. Et celui qui a vu et aimé le film doit tôt ou tard le confronter rétrospectivement au livre : il constatera qu'il ne perd pas au change. Simplement, ils relèvent d'arts différents, et Hitchcock est l'un des cinéastes dont les adaptations cinématographiques d'oeuvres littéraires manifestent le plus à la fois cette compréhension profonde de la littérature et de l'impossibilité de l'adapter telle quelle.
 
 

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Le livre comme le film sont inspirés du criminel Ed Gein : cette réalité est la matière première de bien des films fantastiques d'horreur et d'épouvante. Il faut le savoir car les spectateurs américains en avaient à l'époque conscience : les faits n'étaient pas si éloignés même s'ils étaient bien sûr sans grand rapport, en définitive, avec l'histoire inventée par Bloch.

Hitchcock tourna le film en toute liberté pour un budget très réduit d'environ 800 000 dollars parce que Paramount ne croyait pas à son succès. Il le tourna en N&B parce qu'il pensait que la couleur serait insupportable lors de la scène mythique de la douche, avec l'équipe technique qu'il utilisait pour sa série télévisée de moyens-métrages policiers, à l'exception du monteur Tomasini et de Stefano qu'on lui avait recommandé. Il le tourna en studio à l'exception de la séquence où Marion achète une voiture d'occasion. Cependant, la maison, le motel, le marais construits sur les terrains des studios Universal se trouvaient à l'air libre, ce qui fait qu'on peut les considérer comme « extérieurs naturels » d'une certaine manière.

 

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De ces faibles moyens Hitchcock a tiré son film le plus profondément marginal puisqu'il fut réalisé contre Hollywood, comme un para-téléfilm et il demeure son film le plus étouffant, le plus épuré et le plus impressionnant (avec Les Oiseaux) et l'un des plus aboutis formellement. On connaît ses déclarations sur le fait que c'est le film pur qui a effrayé les spectateurs, davantage encore que l'histoire qu'il raconte. C'est excessif mais en partie vrai tout de même : le scénario de Stefano et la mise en scène d'Hitchcock font corps avec les acteurs et les décors. L'alliage est absolu et parfait. Il est très étrange de lire le roman de Bloch aujourd'hui car on a beaucoup de mal à se représenter mentalement l'aspect physique de Bates tel que Bloch le décrit : pour nous, il est désormais physiquement Perkins. Mais si on se représente le cheminement inverse, on mesure le degré créatif du scénariste et du cinéaste. Sans parler des autres acteurs, tous admirables jusqu'au moindre rôle. On a parfois écrit que la vision hitchcockienne de la psychose était anti-psychanalytique : il nous semble qu'elle est absolument psychanalytique même si c'est un psychiatre qui est (ironiquement) convoqué dans le film pour expliquer le cas de Bates aux témoins horrifiés. Les éléments « conscients » de l'histoire, ses détails matériels, sont constamment subvertis par un hyper-réalisme (la séquence avec le policier sur la route), ou un symbolisme brut et primitif (Janet Leigh porte un soutien-gorge blanc avant le vol, noir ensuite) selon les séquences, qui est lui-même profondément onirique, au sens large, cauchemardesque précisément. Stefano insiste d'ailleurs sur son travail de construction du scénario en ce sens : il a raison de le souligner. Perkins fut identifié à tout jamais à ce rôle qu'il devait reprendre plusieurs fois [*] par la suite, et Janet Leigh trouve ici le plus beau rôle de sa carrière. Le dialogue entre elle et Bates est, très probablement, leur meilleure performance d'acteurs de toute leur filmographie. On a souligné l'importance de la musique de Herrmann dans la section « son » du test technique : ce dialogue l'intègre vers son milieu d'une manière rarement utilisée auparavant dans l'histoire du cinéma.

 

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[*] NB : Anthony Perkins (1932-1992) reprend le rôle en vedette dans Psycho II [Psychose II] (USA 1983) de Richard Franklin, Psycho III [Psychose III]  (USA 1986) de Antony Perkins lui-même, Psycho IV : The Beginning [Psychose IV  / Psychose - L'origine] (USA 1990) de Mick Garris.

On peut lire un intéressant dialogue cinéphile et critique commentant à la fois le roman original de Bloch et son second roman Psychose II, puis les comparant tous deux à l'original de Hitchcock et à la suite filmée de Franklin (orthographié "Franklyn"), aux pp.538-541 du monumental premier roman noir d'Alexandre Mathis, Maryan Lamour dans le béton, éd. Idées-Encrage, Paris 1999.

Inutile de préciser qu'on attend patiemment un hypothétique coffret Blue-ray qui aurait la bonne idée de regrouper les quatre titres en couvrant l'ensemble des quatre films Universal 1960-1983-1986-1990. Le Franklin de 1983, photographié en Panavision couleurs par Dean Cundey, est plastiquement et intellectuellement intéressant, le film de Perkins de 1986, photographié en Panavision couleurs par Bruce Surtees, l'est tout autant sinon davantage, grâce à un ahurissant scénario de Charles Edward Pogue. Quant au (télé)film de 1990, on signale que le scénario en est signé par Joseph Stefano, trente ans après qu'il ait signé celui de l'adaptation du roman original de Bloch.  On l'attend d'autant plus que le DVD zone 2 PAL du Franklin est recadré plein cadre 1.37 4/3 alors qu'il est 1.85 d'origine et devrait donc être compatible 16/9 (dommage car la définition demeure excellente et les couleurs très belles) et que le DVD zone 2 PAL du Perkins est au format respecté 1.85 (à nouveau doté d'une excellente définition et de très belles couleurs) mais compatible 4/3 seulement alors qu'il devrait aussi être compatible 16/9 ! Un tel coffret serait donc l'occasion pour Universal de remettre à niveau les masters numériques de ces derniers titres. Puisque nous en sommes à un survol technique des formats et des images de cette série, signalons enfin que le quatrième et dernier titre de 1990 semble avoir été tourné de manière à être compatible avec un écran standard 1.37 (donc au format TV 4/3 pré-16/9) et avec un écran large 1.85 (compatible 16/9) exactement comme le film original d'Hitchcock de 1960 !  La boucle est techniquement (psychotiquement ?) bouclée. 

 

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Résumé

Un des meilleurs films d'Hitchcock, au carrefour du film noir et du cinéma fantastique, synthétisant aussi bien son expérience américaine qu'anglaise muette et parlante, et aussi celui qui inaugure en beauté la dernière période de sa filmographie que nous considérons personnellement, depuis très longtemps, comme sa meilleure période.

commentaires

stivostine
24/10/2014 à 10:01

et le remake de gus van sant avec vince vaugh, pas un mot ?

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