Critique : Combat sans code d'honneur

Francis Moury | 1 octobre 2005
Francis Moury | 1 octobre 2005

Combat sans code d'honneur (Jingi naki tatakai, Jap. 1973) de Kinji Fukasaku est le premier film d'une des séries de films de gangsters Yakuza les plus populaires de tous les temps dans son pays d'origine. On sait que son succès décida la Toei à lui donner une suite : huit épisodes de plus furent finalement tournés au total. Fukasaku a réalisé l'ensemble de la série à l'exception du neuvième et dernier.


Jingi naki tatakai fut distribué commercialement en salles en France sous le titre Qui est le boss à Hiroshima ? Le titre peut induire en erreur car c'est dans le second film de la série (Jingi naki tatakai : Hiroshima shito hen, Jap. 1973) que le nom Hiroshima est intégré même si l'action des sept premiers films de la série se passent effectivement à Hiroshima.. Notons que la leçon Qui sera le boss à Hiroshima ? qu'on trouve parfois dans certains ouvrages francophones est correcte du point de vue du scénario mais erronée historiquement du point de vue de l'exploitation française. Qui est le boss à Hiroshima ? fut par la suite aussi distribué en VHS SECAM (au format recadré en 1.85 mais conservant la savoureuse VF d'époque) sous le titre non moins savoureux de Hiroshima, terre de vengeance. La VF était hélas incomplète (plans de mutilation de bras en moins notamment) et cette édition Wild Side Vidéo initialement sortie dans l'un des deux coffrets Fukasaku contenant aussi Le Cimetière de la morale (Jingi no hakaba, Jap. 1975) il y a deux ou trois ans, rééditée tout récemment en collection « Pocket » en format boîtier mince nous apporte une belle VOSTF complète. On peut donc enfin apprécier en vidéo dans des conditions cinéphiliquement correctes chez nous ce film fondamental pour sa connaissance.


Combat sans code d'honneur est d'abord une critique en règle de la démocratie importée au Japon par l'occupation américaine. Fukasaku a d'ailleurs expressément revendiqué cette critique. La démocratie est vilipendée du début à la fin du film, avec une noire ironie. Loin d'apporter une valeur respectable permettant au Japon de se reconstruire moralement, elle est décrite comme une couverture aberrante utilisée par les gangs et les députés qui les fréquentent à leurs fins exclusives, sans aucune préoccupation de justice sociale. Shozo Hirono, le héros du film joué remarquablement par l'acteur Bunta Sugawara, est un héros précisément parce que, nous dit Fukasaku, il agit suivant les valeurs ancestrales pré-démocratiques du Japon. Il a le sens de la fidélité féodale à son patron, respecte et honore les traditions locales les plus japonaises puis celles des Yakuza dont il devient membre, méprise l'argent et le sens du commerce qui sont identifiés à la nouvelle démocratie. Hirono incarne une renaissance de l'âme japonaise authentique qui risquait d'être pervertie par l'américanisation de la société japonaise. Les premiers plans nous le montrent d'ailleurs défendant les prostituées japonaises contre les violences des soldats américains. Son amitié avec le gangster Wakasugi naît du fait que Wakasugi fait partie d'un clan constitué et qu'il respecte les mêmes valeurs : Wakasugi peut risquer sa vie en prison pour cette raison. Risquer sa vie en faisant confiance à ceux qu'on respecte : Hirono admire d'abord cela. Or Wakasugi incarne à ses yeux cette réalité hiérarchique, garante d'un ordre sain car japonais.


Combat sans code d'honneur est ensuite une critique en règle des gangsters Japonais qui oublient les valeurs japonaises, les renient. Hirono s'oppose systématiquement à ceux qui privilégient leur intérêt personnel au dépend de celui du clan auxquels ils appartiennent. Il est, stricto sensu, anti-individualiste et c'est cette qualité honorable et rare qui permet aussi de le désigner comme héros. Ses seuls et rares amis authentiques agissent comme lui : ils sont peu nombreux en cette période troublée. Au sein du gangstérisme, Hirono est « honnête ». Une fois qu'il a donné sa parole, il la conserve. Il fait tout ce qu'il peut pour que la cohésion du groupe auquel il appartient soit maintenue. Il est prêt, à tout instant, à se sacrifier pour elle, y compris pour un patron jugé « injuste » mais qui est son patron. Le film de Fukasaku est donc globalement nationaliste.


C'est par conséquent un contre-sens absolu de considérer – comme l'écrit Thierry Jousse au dos de la jaquette du boîtier ! - Fukasaku comme un « critique nihiliste » des Yakuza : il exalte tout au contraire, et tout du long, leur esprit, leur histoire et leur tradition. Ce qu'il critique, ce sont les Yakuza arrivistes pervertis par l'esprit de l'occupant américain. L'aspect novateur de Fukasaku est cette peinture historique de la dépravation des Yakuza par la nouvelle et terrible situation de l'occupation américaine. Peinture qui est esthétiquement elle-même novatrice en raison de la mise en scène parfois fiévreuse des scènes d'action, d'une violence démentielle. Cette mise en scène s'inspire de la manière de filmer de la télévision documentaire : nous sommes ici et maintenant, au cœur du chaos. Mais cette peinture sait être aussi très traditionnelle : bien des dialogues sont filmés en sages plans fixes, respectueux de la syntaxe classique. Enfin, un certain nombre de séquences sont à mi-chemin entre les deux genres et totalement étonnantes pour l'époque du fait de leur économie narrative. Par exemple, la signature du pacte de sang au cachot de la prison d'Hiroshima, ou encore la dernière nuit d'amour de Hirono avec une prostituée, avant le meurtre qu'il doit commettre le lendemain : la sécheresse et la brutalité y concordent avec une étrange sérénité, presque fantastique lorsque la caméra montre les deux hommes boire leur sang réciproquement ou découvre les tatouages du dos d'Hirono pendant qu'il fait l'amour avec la fille.


On a glosé sur la complexité excessive du scénario, ses descriptions fines des luttes intestines et des retournements d'alliance. C'est oublier que Koichi Iboschi - l'auteur de l'histoire originale (parue sous forme d'un livre) dont est adapté le scénario de Kazuo Kasahara - était un ancien Yakuza, tout comme l'était l'acteur Noboru Ando, familier des castings de Fukasaku même s'il n'apparaît pas dans ce film-ci. Les faits décrits sont donc, en très grande partie, authentiques. Fukasaku livre une histoire parallèle du Japon avec la précision exigée par le sujet : arrêt sur image avec inscription biographique incrustée, par exemple. Il a conscience d'être le seul à la livrer ainsi et est fier de la livrer. En le faisant, il prétend montrer la résistance spirituelle du Japon à l'influence extérieure néfaste, y compris au sein même des couches populaires les plus frustes de la population. En fait, son aspect révolutionnaire est bien là : il fait des films exaltant le peuple marginal, et les mets en scène pour lui. Il filme l'âme primitive immortelle du Japon pour les Japonais : fidélité, honneur, mort violente pour conserver l'un et l'autre – tel est son sujet, de type féodal. Les films noirs de Fukasaku n'ont donc aucun rapport avec les films noirs américains ou européens : leur sujet n'est pas le même car les traditions ne sont pas les mêmes et lorsqu'elles semblent l'être, c'est par accident ou rencontre fortuite. Cette originalité absolue, très impressionnante, ne cesse de frapper et d'inquiéter profondément le spectateur occidental qui est mis en présence d'une réalité fondamentalement « autre ». Mais l'art de Fukasaku est tel qu'il rend accessible universellement cette autre réalité tout en en préservant l'altérité. Un art qui est l'apanage des plus grands cinéastes : Fukasaku est justement l'un des plus grands.

Le fait que les sept premiers Combat sans code d'honneur (le titre générique est un contre-sens dans la mesure où il s'agit d'un combat permanent entre ceux qui le respectent et les autres : il est partiellement vrai mais ironique pour cette raison) soient situés à Hiroshima est lui aussi symbolique et résume physiquement l'enjeu global du cinéma de Fukasaku. En réponse à la bombe atomique qui a détruit Hiroshima, Fukasaku présente une contre-histoire interne glorifiant la peinture exacte de la constitution des clans qui vont aider à sa reconstruction économique, à sa remise en ordre, à sa régénération spirituelle automatique restituant l'ordre antérieur. Certes, tout cela se passe chez les Yakuza mais les Yakuza eux aussi appartiennent à la nation japonaise et expriment son essence : en les dépeignant, Fukasaku délivre un message fort à ses spectateurs compatriotes. Ce message est que la bombe atomique américaine n'a pas porté atteinte à la pureté de l'âme japonaise, demeurée intacte chez certains êtres d'élite, y compris au sein de sa fraction la plus marginale mais, assure Fukasaku, la plus vigoureuse et authentique. Raison pour laquelle il fut – avec Inoshiro Honda mais pour d'autres raisons – le cinéaste le plus populaire du Japon, celui dont les films eurent le plus de succès au box-office.

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