Critique : 2000 maniaques / 2000 maniacs !

Francis Moury | 22 août 2005
Francis Moury | 22 août 2005

2000 Maniacs ! / Deux mille maniaques (Two Thousand Maniacs !, USA 1964) de Herschell Gordon Lewis fut pendant longtemps invisible en France : il fallait traverser la frontière belge pour le visionner car il était, tout comme son premier film fantastique Orgies sanglantes (Blood Feast, USA 1963) totalement interdit chez nous. C'est le succès financier de celui-ci qui déclencha la mise en chantier de celui-là, encore aujourd'hui le film préféré de Lewis lui-même, nostalgique au point d'en avoir tourné un remake en 2002.
Les films fantastiques postérieurs de Lewis - à commencer par Color Me Blood Red (USA 1964) - ne furent pour leur part même pas distribués du tout, sans parler de ses films érotiques encore plus invisibles ! Dans les années 1980-1985, la VHS changea un peu la donne : Blood Feast et 2000 Maniacs ! circulaient en Europe (y compris en Secam, édités par la bien nommée firme française « American Vidéo ») en toute légalité, puisque l'exploitation vidéo n'avait que faire de la délivrance ou non d'un visa de censure aux copies chimiques !


On sait que le sexe et la violence graphique furent les deux mamelles laiteuses de l'expansion économique fulgurante du vidéogramme à cette époque. De fervents passionnés et des curieux toujours avides de l'interdit, souvent cinéphiles et désireux d'approfondir leur connaissance du cinéma fantastique, n'hésitaient pas à les commander en NTSC d'outre-Atlantique, sans sous-titre.
Un de nos amis nous avait ainsi ramené en cadeau de son voyage aux USA, vers 1995, une authentique VHS originale de location achetée dans un vidéo-club new-yorkais de The Wizard of Gore (USA 1970) : elle avait été louée jusqu'à la corde par les clients et contenait des drops magnétiques redoutables mais le film était visible. Et il n'y avait pas d'autre moyen de le voir ! La jaquette produisait l'effet d'avoir mis la main sur un trésor rare, inaccessible, venu d'un autre monde : celui du délire le plus démentiel. On était un peu paradoxalement, par rapport à Lewis, dans la positions des cinéphiles des années 1970 par rapport à Tod Browning, bien que les deux univers fussent en apparence si différents. Ils entretiennent pourtant de profonds points communs.


C'est dire que la filmographie d'Herschell Gordon Lewis (à peu près 35 films tournés de 1960 à 1972, sans oublier son Blood Feast 2 réalisé en 2002 après trente ans d'abstinence totale) est une terra incognita que même l'hommage parisien récent de L'Étrange Festival 2002 (6 films projetés dont 4 « classiques ») n'a pas, numériquement du moins, entièrement découverte. Lewis avait débuté, associé au célèbre producteur-réalisateur David Friedman, par des films érotiques tournés plus souvent en 16mm qu'en 35mm, des « nudies » considérés comme semi-pornographiques à l'époque et exploités dans les circuits les plus bas de la distribution américaine. Qui a vu chez nous ses deux premiers films, The Prime Time (1960) et Living Venus (1960) ? Bref… bien du chemin reste à parcourir.


Voir un film de Lewis, c'était et c'est au fond encore aujourd'hui être dans la situation d'un archéologue du cinéma découvrant un court-métrage réputé perdu de Méliès ou Griffith, mutatis mutandis. 2000 Maniacs ! entretient d'ailleurs avec cette comparaison une relation plus profonde. C'est un film éminemment primitif. Ce n'est pas un hasard si le générique d'ouverture de 2000 Maniacs ! s'ouvre par des images brèves de jeunes garçons jouant à pendre un chat noir en lui ayant accolé une étiquette « Yankee » : le félin s'échappe (semble-t-il) et laisse le nœud coulant détaché, telle la queue coupée d'un lézard. On n'est pas certain du résultat de l'action, mais on est certain de la volonté qui a mené à cete action : cette indécision est exprimée par le montage. Elle ouvre les portes de la mort et de la folie. La syntaxe de Lewis, sa direction d'acteurs sont parfois celles du cinéma muet : l'ouverture pré-générique se passe parfaitement de dialogues, d'ailleurs. Elle ne déparaillerait pas dans un court-métrage de Buster Keaton.

Mais ce primitivisme plastique, ce dépouillement n'est pas constant : on peut régulièrement constater aussi des tentatives de recherches nettement plus modernes, et qui provoquent une étrange altération de la perception. Visionnez 2000 Maniacs ! une première fois : vous vous en ferez une certaine idée. Revisionnez-le une seconde fois : vous y trouverez des effets de style qui vous avaient échappé à la première vision. Et ainsi à l'infini. Sous sa simplicité apparente, Lewis est sophistiqué et très riche. Son montage, ses raccords jonglent entre cinéma muet primitif et cinéma expérimental des années 1965. Et d'étranges interférences, génératrices d'une angoisse latente, se produisent.


La séquence en apparence très drôle du double-coup de téléphone dans la chambre d'hôtel miteuse – coup de téléphone destinée à faire se séparer le couple qui l'occupe afin de mieux l'agresser – renvoie par sa mise en scène, par sa direction d'acteurs, par le physique même et la naïveté de ceux-ci, à la période antérieure de Lewis : le « nudie ». Un homme en maillot de corps blanc, une femme plantureuse et agressivement vulgaire, déjà dénudée, une conversation pleine de sous-entendus grivois : cette évidente réminiscence du passé immédiatement « érotique » de Lewis provoque un insigne malaise, préludant aux accords maudits du « snuff movie » : Lewis filme l'horreur comme un pornographe et manifeste une volonté de dévoilement ontologique commune à ces deux genres que sont le gore et la pornographie.


Montrer ce qu'il est interdit de montrer : tel est son but initial et très commercial. Ses plans de coupes montrant, lors des discours en plein air, des individus désindividualisés, éléments d'une âme collective étrange qui en font comme les membres d'une seule âme, un seul spectre vengeur aux cents bras, participent pour leur part d'une tout autre esthétique : celle du documentaire ironique, contestataire des années 1965. Et ainsi de suite, car les registres sont, dans 2000 Maniacs ! constamment subvertis et interfèrent continuellement au sein de sa continuité narrative, cette dernière reposant sur un thème très classique de la littérature fantastique mondiale.


L'art de la peur, de la panique et de la terreur naît chez Lewis de ces subtils déplacements d'un genre à l'autre : tout peut y arriver dans les interstices. Et tout y arrive effectivement ! Afin de relâcher la tension, Lewis fait osciller le spectateur entre comique vulgaire, outré et horreur graphique elle-même horriblement drôle. C'est son surréalisme à lui : il n'en est pas moins, il faut décidément le reconnaître, du surréalisme au sens le plus absolu. Le fait que Lewis ne révèle que vers la fin de la première partie du film l'identité et la nature des habitants du village modifie intelligemment le suspense : loin d'éclaircir la situation, elle fait augmenter le niveau de terreur d'un degré. Il ne s'agit plus de savoir qui sont ceux qui tuent mais tout bonnement comment leur échapper. Le suspens de situation est devenu un suspens temporel renforcé par l'aspect cauchemardesque des faits.


Aspect qui se conclue par une confirmation poétique de la réalité du surnaturel : la fin est très belle pour cette raison. Cette confirmation poétique introduit une mélancolie mi-enfantine, mi-adolescente très pure. Le regard de Lewis dérange les adultes pour cette raison : son point de vue est celui d'un observateur profondément enfantin. De ce point de vue, en dépit des dénégations de Lewis – qui reniait paraît-il la comparaison en assurant n'y avoir absolument pas pensé - son film est bien, dans son registre, un remake du Brigadoon (USA 1954) de Vincente Minnelli tourné pour des adultes refusant de grandir et ayant saisi l'esprit esthétique de leur temps ! Cette référence d'histoire du cinéma, certes pertinente du point de vue du scénario, n'est cependant pas essentielle non plus à sa compréhension : on peut tout ignorer du beau film de Minnelli, cela ne nuira nullement à la vision de cet autre – non moins « beau » dans son propre genre – film de Lewis.


2000 Maniacs ! se tient tout seul sur ses jambes de celluloïd, très étrange objet d'histoire du cinéma qui ne cesse de vouloir échapper à celle-ci, à chaque nouvelle vision. Tout comme les habitants de Pleasant Valley veulent échapper à leur tragique destin, dans les pénibles limites qui leur sont imparties par un destin cruel, une instance jamais nommée : le film est à leur image – signe de sa profonde cohérence. Ce que nous voulons donc exprimer, au terme de cette analyse, c'est que le cinéma de Lewis est bel et bien un authentique cinéma fantastique. Il n'est pas un simple cinéma d'horreur graphique, encore moins une «horreur cinématographique » comme on pouvait le lire en France dans les années 1970.

Remarques additionnelles sur le tournage :
Les habitants du petit village de St. Cloud (Floride) remerciés pour leur aimable participation collective au tournage par les producteurs connurent un peu l'histoire des protagonistes qu'ils jouent avec tant de naturel : leur village n'existe plus aujourd'hui. Il a été rasé, dans des conditions heureusement moins dramatiques que dans le film, pour permettre à Disney de construire un parc d'attraction ! Autre précision matérielle, c'est la voix de Lewis lui-même qui chante la chanson du générique, accompagné par le groupe des « Pleasant Valley Boys ». Connie Mason avait été une « Playmate », affirmait la publicité et on la croit volontiers. Ajoutons enfin que 2000 Maniacs ! fut tourné avec un petit budget, d'une manière évidemment artisanale, mais avec un peu plus d'argent que son prédécesseur Blood Feast.

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