Critique : L'Inspecteur ne renonce jamais

Francis Moury | 21 juillet 2006
Francis Moury | 21 juillet 2006

L'Inspecteur ne renonce jamais (The Enforcer, 1976) de James Fargo n'a pas l'aura des deux premiers Dirty Harry mais il a néanmoins trouvé grâce auprès des inconditionnels du genre (le film noir) ou de la vedette (Eastwood), soient quelques centaines de millions de spectateurs tout de même ! Il ne faut évidemment pas le confondre avec La Femme à abattre (The Enforcer, 1950) de Raoul Walsh - bien que signé par Bretaigne Windust, comme on sait. Une remarque philologique : est désigné Enforcer celui qui « donne à une loi ou à une règle sa force en l'appliquant, qui la fait respecter, au besoin par la contrainte » selon le dictionnaire. Inutile de dire que ce titre contient l'essence du film bien plus nettement que le banal Moving Target prévu à l'origine. Les scénaristes Stirling Silliphant et Dean Riesner, en retravaillant le sujet original, ont d'ailleurs poussé le sens du mot dans ses derniers retranchements : Harry « enforce » non seulement les criminels mais encore la société civile, ses collègues, ses supérieurs hiérarchiques, ses autorités administratives de tutelle (qu'il injurie avec des mots orduriers à plusieurs reprises) et même un prêtre idéaliste ! Bogart, dans le film homonyme de 1950, avait à combattre un gang redoutable mais pas ses alliés naturels. Eastwood est lui un contradicteur à la puissance 2 : il nie le droit positif tout autant que l'injustice en vue d'instaurer le règne moral de « l'impératif catégorique » kantien.


La séquence pré-générique de L'Inspecteur ne renonce jamais est extrêmement violente. Ce qui explique que les télévisions françaises publiques comme privées l'ont pendant longtemps diffusé dans une copie censurée d'un plan : celui de la blessure provoquée par le poignard-poing américain « Trench-Knife US.1918 » de Bobby, ancien des Forces Spéciales qui utilisaient encore cette arme terrifiante homologuée pendant la Première Guerre Mondiale et qu'on peut déjà apercevoir accrochée au ceinturon de Lee Marvin dans l'ouverture de The Big red one (Au-delà de la gloire, 1980) de Samuel Fuller. Ce pré-générique est fascinant par son formalisme épuré, sa sèche concision, sa vigueur et constitue la meilleure séquence du film. La séquence finale d'Alcatraz, souvent considérée par les Américains comme le morceau de bravoure du film, lui est nettement inférieure. Entre ces deux moments, Eastwood lutte pour « ouvrir les yeux » du spectateur sur la déréliction irrémédiable de la société américaine. Le « Front de libération du peuple » est manœuvré de l'intérieur par un chef avide d'argent et de destruction. Les citoyens ordinaires sont enfantins (Kate), incapables (Bressler et Mc Kay) et le mal les submerge aisément. Harry ne croise en général que des êtres dégradés (l'escroc du restaurant), au comportement aberrant (les vieilles dames respectables qui officient dans le bordel en envoyant des correspondances à la chaîne) ou violent (Harry lui-même massacre les auteurs d'un hold-up et mutile leur chef ; Bobby tue à l'arme blanche, au riot-gun, au fusil d'assaut et achève à l'occasion une complice blessée). Lorsque Callahan manque de se faire abattre dans l'église du prêtre déjà mentionné, le dialogue est explicite : « - J'ai fermé les yeux… » « - Ouvrez-les !» tandis que sa co-équipière vient d'abattre une fausse religieuse qui dissimulait un riot-gun. Le ton aurait pu être chargé ou surréaliste : il est imperturbablement sérieux. Méprisant unanimement ses proches, Harry ne commence à les respecter que s'ils meurent (Di Giorgio) ou sont disposés à mourir (Kate) en combattant. D'ailleurs, Callahan préfère demeurer près du corps de Kate que d'accepter l'offre du maire de le ramener en hélicoptère. Il n'a risqué sa vie que pour sauver le symbole institutionnel et pas l'homme méprisable qui l'incarne. Harry est prêt, à tout moment, à tout sacrifier au salut des institutions de la société dans laquelle il croit. Mais quelle société ? Il semble que les seuls personnages qui trouvent un peu grâce à ses yeux, outre ceux déjà cités, soient des individus marginaux mais indépendants et libres de leur jugement : tel l'étonnant Black Eddie Mustapha, activiste politique noir certes compromis dans divers trafics mais aussi parfaitement lucide sur lui-même et les autres. La preuve : il a posé à Harry une question (« - Pourquoi risquer votre vie pour une si mauvaise société ? »), la « bonne » question (que la femme de son adjoint lui avait déjà posé dans le film de Siegel de 1971). Il préfère encore une fois garder le silence. Il n'a pas besoin de dire la vérité ou le bien, il « l'agit » et cela doit suffire : à bon entendeur… Une Amérique, donc, où seul l'individu peut se sauver devant Dieu par la seule vertu de sa conscience : Silliphant et Riesner avaient peut-être lu Max Weber et son L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme.
En tout cas, le Harry de L'Inspecteur ne renonce jamais est bien plus proche du Coogan de Un shérif à New-York (Coogan's Bluff, 1969) que du Harry de L'Inspecteur Harry. Harry sera dans le film de Siegel un Coogan muri et sensible à l'ambivalence. Et L'Inspecteur ne renonce jamais est bien loin de l'humanisme clairement revendiqué du Harry de Magnum forcee (1973). Raidissement et retour aux sources ? C'est tout l'intérêt de The Enforcer : il marque incontestablement une rupture avec les deux précédents titres de la série. Il est dans la continuité directe du premier rôle d'inspecteur joué par Eastwood qui était d'ailleurs… un shérif. Un shérif déplacé dans une ville (New York) qui lui était tout entière hostile. Et encore le shérif de 1969 avait-il une petite amie plantureuse, le Harry de 1971 une épouse morte à laquelle il pensait avec une discrète émotion, le Harry n°2 une maîtresse asiatique : ce Harry-Shériff n°4 prend soin de n'avoir avec sa collègue féminine que des rapports asexués (les plaisanteries qu'ils échangent sont un exutoire et nullement un prémisse : elles manifestent simplement leur « égalité »). Le personnage est devenu presque abstrait. D'aucuns considèrent L'Inspecteur ne renonce jamais comme le début de la chute de qualité de la série. Il est incontestablement inférieur sur le plan de la rigueur de la mise en scène, de la richesse du script, de la direction d'acteurs. La séquence de la morgue n'a pas trouvé ses fans tant son humour est bête et repoussant. Guardino et Dillman, bons acteurs, jouent les utilités. Les méchants sont certes « honorables » mais ils sont dénués du charisme du mythique Scorpio dans le film de Siegel de 1971, du charisme collectif de « l'escadron de la mort » dans le film de Ted Post de 1973.
Relevons cependant tantôt la justesse, tantôt l'humour, tantôt le brillant plastique de certaines scènes (celle de la poursuite sur les toits, celles de l'église et l'introduction déjà mentionnée) ainsi qu'une certaine rigueur de montage : scène psychologiquement ultra-violente du bordel où la caméra est un instant portée à l'épaule. Et enfin, des idées comme celle de convoquer à l'hôpital l'épouse de Di Giorgio en train d'agoniser et de lui faire dire : « - C'est une guerre n'est-ce pas ? Je n'avais pas compris… » face à un Eastwood à la fois proche et lointain. Alcatraz et ses murs lépreux sont exploités comme gimmik, assurément. Mais peut-être aussi comme symbole : cette prison sale et en ruine dans laquelle des criminels ont trouvé refuge ne marque-t-elle pas la faillite ironique de la civilisation qui l'avait édifiée ? Un scénario et un personnage poussés au bout de leur logique (la non-réconciliation) servis par un travail de professionnels : on peut donc considérer L'Inspecteur ne renonce jamais comme le dernier maillon de la série effective constituée par Un shérif à New-York, L'Inspecteur Harry, Magnum force et L'Inspecteur ne renonce jamais . Le Retour de l'inspecteur Harry et L'inspecteur Harry est la dernière cible en modifieront l'esprit et le contenu (jusqu'à sa dissolution totale) avec l'assentiment d'Eastwood.

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(4.0)

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