Critique : Magnum force

Francis Moury | 22 juillet 2006
Francis Moury | 22 juillet 2006

Magnum Force (1973) de Ted Post est le second volet de la série Dirty Harry et aussi le second meilleur film de cette série. Sa puissance visuelle est souvent stupéfiante même si sa durée et son ampleur d'ensemble laissent parfois place à quelques baisses de régime dans la nervosité du récit. Mais visionnées une par une, ses meilleures séquences de violence graphique comptent aisément parmi les plus accomplies de toute l'histoire du « film noir » américain moderne. Le générique puis l'ouverture jusqu'au premier meurtre qui dédoublent le spectateur en acteur par procuration, l'impliquant visuellement par un effet de glissement contrôlé, n'ont pas perdu un pouce d'efficacité : on peut les revoir 100 fois et ils produisent à chaque fois leur effet maximum initial.


Le défi principal du film était scénaristique. Le personnage de Callahan étant connu, John Milius prend le parti de renverser la donne. Harry trouve ici plus « pur et dur » que lui, et la réaction fondamentale qu'il incarnait dans le premier film de Siegel est cette fois-ci incarnée par un groupe, une collectivité issue du sein même de la police. Renversement dialectique novateur qui sera copié un nombre incalculable de fois mais dont Milius est bel et bien à l'origine, et que Ted Post sert admirablement. Sa mise en scène équilibre la folie et la terreur globale du script de Milius (Cimino, mentionné au générique à ses côtés, n'était qu'un « second couteau » dans son écriture : tout le mérite lui en revient d'abord) en y insérant certaines touches d'humour (la séquence de l'avion, la filature de la voiture des gangsters) ou d'intimisme (Harry s'intéresse aux femmes et elles s'intéressent à lui) mais pour le reste, Magnum Force est trempé dans l'acier le plus pur et le plus acéré.
Milius s'est inspiré de ce qui se passait effectivement en Amérique latine notamment au Brésil qui venait de s'illustrer en étant à l'origine du vocable « escadron de la mort » désignant un groupe policier ou paramilitaire menant des exécutions sommaires parallèlement à l'activité (ou inactivité) de la justice et aussi de certains policiers qu'il connaissait personnellement : son script est puissant parce qu'il exprime une réalité qui était d'actualité pour les spectateurs informés de 1973. Ce qui le rendait d'autant plus efficace. Son idée ne tombait nullement du ciel. D'ailleurs, cerner géographiquement l'origine immédiate des faits est intéressant historiquement mais, si on s'y intéresse de près, on constate qu'encore aujourd'hui, les pays où de telles pratiques n'existent pas sont plutôt l'exception que la règle. Magnum Force est joué et rejoué pour de bon dans la majorité des pays du monde depuis 1973, et non pas dans une minorité comme on peut le penser lorsqu'on est assis dans son salon pour le visionner. C'est un constat qu'il est assez simple de vérifier. Comme tout grand scénariste, Milius a l'art de magnifier les postures empruntées à la réalité et de les organiser intelligemment en les mythifiant, en les épurant pour les rendre signifiantes et belles. Post a de son côté l'art de les rendre charnelles, humaines et vraies par le choix du casting et sa manière de le filmer.
Les différentes rencontres de Harry avec l'escadron comme unité mentale sont graduées en fonction de son degré d'ignorance d'abord, de connaissance ensuite, de choix moral enfin. Elles sont graduées par les dialogues et les attitudes comme par le type de lumière et de cadrage choisis. Post avait la volonté de faire ressortir ce phénomène que ne cessent d'étudier les sociologues comme les psychologues : la constitution d'une âme collective vampirisant l'individualité, sacrifiant les moyens aux fins à atteindre, sacrifiant au besoin ses propres membres. La scène du parking où Harry est mis en demeure de se positionner « pour eux ou contre eux » est à cet égard l'une des plus impressionnantes du film par sa beauté plastique. Magnum Force est une réponse directe à ceux qui pensaient que Harry allait trop loin et le réconcilie relativement avec son environnement institutionnel et social.
Parallèlement à cette idée menée à son terme, Milius et Post augmentent encore l'aspect réaliste documentaire du cinéma policier par la multiplication des portraits de la pègre, par la multiplication des séquences où la police opère techniquement (légalement ou illégalement) contre eux. Les diverses séquences d'entraînement sont impeccables du point de vue de la vérité technique comme des dialogues sur cette technique. La séquence du hold-up (désormais rituelle dans chaque Harry qui se respectera) est bien plus impressionnante encore que chez Siegel deux ans auparavant : c'est l'un des sommets du film qui laisse le souffle coupé. L'ensemble est d'une richesse et d'une variété étonnante, toujours coulée dans un moule formel impeccable, très rarement relâché. Résumons : interprétation impeccable des premiers rôles, cohérence du casting des seconds couteaux, magnifique emploi du format 2.35 Panavision Technicolor en extérieurs jours naturels comme en scènes de studios ou de nuit, scénario d'une intelligence souveraine, affinement et repositionnement plus humain du personnage initial de Harry. En somme, on peut considérer que fondamentalement, rationnellement, Magnum Force formait un diptyque si naturel et si réellement complémentaire de L'Inspecteur Harry que la série aurait dû naturellement s'en tenir là. Son succès engendra naturellement une suite.
Remarques additionnelles :

Comme dans tous les films montrant des armes à feu et leurs effets, certains plans sont réalistes (ceux des séquences d'entraînement sur cible sont absolument exacts, détonations mise à part qui sont réduites de …95% par rapport au bruit réel qu'elles génèrent) mais d'autres ne le sont pas. Par exemple, le tir à bout portant d'une balle de calibre 357 Mag. dans la tête qu'on peut voir à la fin de la première séquence du film produit un effet bien plus dévastateur que celui présenté. Il était « difficile » de reproduire dans un film « grand public » de tels effets en 1973. Même dans un film actuel qu'on supposerait libéré de toute contrainte « gore », la reproduction exacte n'en serait jamais garantie non plus pour des raisons techniques. Chaque tir produit un effet d'impact aléatoire dépendant de paramètres incalculables (construction de l'ogive et type de son extrémité, nature et valeur du chargement en poudre utilisé pour la cartouche, longueur du canon, angle d'attaque de la pénétration, distance, état physique individuel et protection de la cible dans le cas d'un combat, etc.) tant ils sont nombreux. Les résultats d'un tir sont par nature imprévisibles même si la balistique permet de prédire dans quelle fourchette on se situera avec une précision relative. D'une manière générale, les effets des armes à feu au cinéma sont certes spectaculaires mais ne correspondent donc jamais à ce qui arriverait en réalité qui peut l'être davantage ou moins sans qu'on puisse le prévoir à l'avance.

En revanche, les dialogues dans lesquels Harry explique aux motards qu'il utilise une munition à chargement plus léger et d'une vitesse initiale moins élevée à la bouche du canon que le lot « standard » est réaliste mais renvoie à une réalité historique compliquée que nous allons vous résumer aussi clairement que possible. La cartouche de calibre 44 Mag. fut mise au point conjointement vers la fin de l'année 1955 par Remington et Smith & Wesson. Mais ce n'est que vers 1980 qu'une 44 Mag. à chargement « light » fut mise par Remington sur le marché à destination des forces de police qui estimaient, statistiques et expériences à l'appui, que le chargement standard était trop difficilement contrôlable - même par un tireur entraîné. Le 44 Mag de 1955 est un 44 Spécial à l'étui allongé d'1/8e de pouce et au chargement de poudre augmenté. De même qu'il est possible de tirer du 38 Spécial dans une arme chambrée en 357 Mag., il est également possible de tirer du 44 Spécial dans une arme chambrée en 44 Mag. C'est pourquoi Harry ne tire pas toujours du cal. 44 Mag. mais utilise de temps en temps du 44 Spécial, mis au point dès 1907 par Smith & Wesson. Il est possible qu'Eastwood utilise aussi un 41 Mag. mis au point en 1964 à destination des forces de police et doté d'une puissance comparable à un 44 Spécial ou à un 44 Mag. « light ». La carcasse et les instruments de visée utilisés pour la famille de revolvers S.&W. tirant ces trois calibres sont absolument similaires et il est impossible de les distinguer visuellement à longueur égale de canon. Notons enfin qu'il existe des calibres nominalement supérieurs au 44, à commencer par le 45 (développé dès 1870 pour les armes de poing) dont la famille comporte aujourd'hui des cartouches de type « magnum ».

Historiquement, le bruit a couru que le S.&W. modèle 29 chambré en 44 Mag. de Harry était dans certaines séquences un S.&W. modèle 57 chambré en 41 Mag., intermédiaire en puissance entre la 357 Mag. et la famille des calibres 44 d'armes de poing. Milius affirme que c'est bien un modèle 29 qui fut utilisé d'abord mais certaines sources précisent que celui-ci était en rupture de stock au moment du tournage du premier Harry et qu'il fallut se rabattre sur un 41 Mag. : quoiqu'il en soit Eastwood a très bien pu utiliser alternativement l'un ou l'autre de ces modèles sans que le spectateur s'en aperçoive même s'il est évident qu'il a tourné quelques séquences avec « le vrai » 44 Mag. !

Les effets à l'impact des calibres Magnum d'armes de poing sont également redoutables mais leurs effets de souffle et de recul varient considérablement. Le tir de combat en double-action (sans réarmer le chien manuellement entre chaque départ) avec un 44 Mag est réservé aux tireurs d'une stature physique hors du commun et tirant au moins 50 à 100 cartouches d'entraînement par semaine. Raison pour laquelle il est réaliste qu'Eastwood puisse utiliser une telle arme alors que les autres personnages, aux mains plus menues, n'utilisent « que » du 357 Mag., déjà difficile à contrôler sans un entraînement régulier. En Europe, le calibre 44 Mag. est en général considéré comme calibre d'armes de chasse, le 45 (normal, même pas de type « Magnum ») comme calibre d'arme de guerre, le 357 Mag. comme calibre d'armes de police. Raison pour laquelle les munitions de 44 Mag. furent pendant longtemps… en vente libre en France alors que celles de 357 Mag. étaient classées en 4ème catégorie et celles chambrées en 45 classées en 1ère catégorie, autorisées sous réserve de la licence ad hoc.

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