Critique : Alfred Hitchcock : Les premières oeuvres (1929 - 1931)

Erwan Desbois | 20 juin 2005
Erwan Desbois | 20 juin 2005

Des personnages tourmentés et de jouissives trouvailles visuelles et sonores : voilà les deux piliers sur lesquels repose le cinéma de Sir Alfred Hitchcock. Ces deux composantes sont déjà au cœur des trois œuvres présentées dans ce coffret consacré à la période 1929 – 1931 : Blackmail (chantage), The skin game et Murder !. Trois films de qualité inégale, mais qui comportent un intérêt commun : permettre de (re)découvrir comment Hitchcock a géré la révolution que fut le passage du cinéma muet au parlant, et de quelle manière cette transition l'a conforté dans sa prédilection pour les films à suspense.

Blackmail, le meilleur des trois longs-métrages du coffret, en est aussi le plus emblématique puisque le projet démarra muet et s'acheva parlant. Hitchcock ne se laissa pas déborder par cela, et fit preuve au contraire d'une capacité d'adaptation impressionnante. Blackmail tire en effet le meilleur des deux formats, en couplant la maîtrise du cadrage et du montage du cinéma muet au pouvoir d'évocation du son. Hitchcock passe d'une technique à l'autre avec une aisance et une virtuosité qui laissent pantois, et sublime de ce fait une histoire de meurtre et de chantage au demeurant très simple. Le film débute par huit minutes muettes qui décrivent la journée banale d'un inspecteur de police : arrestation d'un suspect, condamnation, et satisfaction du devoir accompli pour Frank, le héros. Malheureusement pour ce dernier, l'affaire qu'il a en charge le lendemain concerne sa femme Alice, qui a tué pendant la nuit un prétendant charmant et tentateur de prime abord mais trop pressant dans ses avances.


Pour traiter cette séquence de meurtre, Hitchcock a de nouveau fait appel aux conventions du muet en n'utilisant que les possibilités offertes à lui en termes de cadrage et de découpage. Les dialogues disparaissent peu à peu jusqu'au crime proprement dit, capté par la caméra en un plan fixe et muet à travers un rideau dont ne dépassent que des mains : celle de l'agressée attrapant un couteau, et celle de l'agresseur gisant inerte. La vision de cette main est l'une des images qui vont hanter Alice au cours de la seconde moitié du film. Au sein du triangle qui se forme entre la femme, le mari qui découvre vite sa culpabilité et le témoin gênant qui cherche à faire chanter le couple, c'est sur le personnage féminin et sur les remords qui la hantent que Hitchcock va se focaliser, en modelant pour cela à sa guise la pièce de théâtre dont est tiré le film. S'il en conserve l'unité de temps propice au suspense (à l'exception de la séquence d'introduction, l'histoire se déroule sur une nuit et une matinée), il sort l'intrigue de l'artificialité d'une scène de théâtre pour la placer au cœur d'un Londres réaliste et vivant.


Les différents lieux visités (appartement, restaurant, magasin…) ne servent en effet pas uniquement de décors mais sont également présentés dans leur utilisation habituelle. Ce souci de réalisme renforce d'autant plus la paranoïa qui se développe chez Alice, qui voit dans chaque geste de la vie quotidienne une réminiscence de son crime, qu'il s'agisse de la main de l'homme qu'elle a tué ou du couteau qu'elle a utilisé. Ce dernier fut l'occasion pour Hitchcock de procéder à ce qu'il appelle « sa première expérience sonore » : une conversation anodine entre Alice et une cliente du magasin, au cours de laquelle l'héroïne (et le spectateur avec elle) ne va plus entendre que le mot « couteau » qui résonne de plus en plus fort dans sa tête jusqu'à en devenir assourdissant. Un autre morceau de bravoure typiquement hitchcockien clôt ce polar (déjà) parfaitement maîtrisé qu'est Blackmail : une spectaculaire chasse à l'homme dans le British Museum, qui préfigure celles de Cinquième colonne (au sommet de la Statue de la Liberté) et de La mort aux trousses (le Mont Rushmore).

Blackmail : 08/10

Hitchcock ne parvint pas (ou peut-être ne s'en donna-t-il pas la peine, étant donné qu'à cette époque il ne choisissait pas encore les sujets de ses films) à atteindre la même liberté dans l'adaptation d'une pièce de théâtre pour The skin game, l'autre film présent sur le DVD de Blackmail. Ce drame social prenant place au début de la Révolution Industrielle et opposant deux notables aux valeurs opposées (la noblesse pour l'un, le profit pour l'autre) constitue d'ailleurs plus un complément de programme à Blackmail qu'autre chose tellement il s'avère quelconque ; Hitchcock lui-même ne trouva rien à dire à son sujet au cours de ses entretiens avec François Truffaut. Mollasson, trop bavard et trop statique, The skin game (titre que l'on peut traduire en français par « Jeu de dupes ») ne vaut le coup d'œil que pour sa morale ambiguë (le camp du « bien » triomphe mais en utilisant des méthodes contraires à ses valeurs et aux conséquences tragiques), et pour une scène de vente aux enchères dans laquelle le réalisateur fait une nouvelle fois montre de toute l'étendue de son talent, en installant le suspens comme personne par la simple utilisation du découpage et des effets sonores pour exprimer ce qui se passe hors-champ.

The skin game : 05/10

Murder !, le dernier film du coffret, est lui aussi une adaptation d'une pièce de théâtre (procédé qui représentait une valeur sure pour les producteurs anglais de l'époque) « pervertie » par Hitchcock. Il s'agit en effet à la base d'un whodunit (enquête criminelle dans laquelle le nom du meurtrier n'est révélé qu'à la toute fin), genre qu'Hitchcock a toujours détesté et qu'il saborde ici en dévoilant de manière implicite l'identité du méchant dès la moitié du film. Ce qui l'intéressait surtout dans cette histoire de crime passionnel au sein d'une compagnie de théâtre, c'est le jeu sur les rapports entre la représentation artistique et la vraie vie que ce contexte permettait de développer.


La plupart des scènes-clé de Murder !, comme par exemple les audiences du procès de la coupable accusée à tort, la délibération du jury ou encore le plan échafaudé pour confondre le vrai meurtrier, sont basées sur cette confusion entre fiction et réalité, confusion dont Hitchcock joue avec beaucoup d'humour et de décalage. Murder ! contient également son lot de pépites de pure mise en scène, qui rendent le film final bien plus passionnant que son scénario. Le meilleur exemple en est le dénouement violent et tragique du film dans une situation où le héros est impuissant ; un motif qui deviendra, avec les poursuites dans des lieux imposants inaugurées dans Blackmail, l'une des manières favorites de Hitchcock pour conclure ses récits puisqu'on le retrouve – entre autres – dans Les trente-neuf marches et dans L'homme qui en savait trop.

Murder ! : 07/10

En définitive, si parmi les films proposés dans ce coffret seul Blackmail sort du lot, les trois longs-métrages sont indéniablement intéressants de par leur statut de « brouillons » plus ou moins aboutis des multiples chefs-d'oeuvre à venir de la part de Hitchcock. C'est d'ailleurs sur ce point qu'insiste le coffret édité par StudioCanal, comme le prouve l'interactivité proposée.

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