Critique : Ali

Laurent Pécha | 22 avril 2007
Laurent Pécha | 22 avril 2007

Peu prolifique (8 films en 25 ans), Michael Mann a toujours su s'attacher à des sujets qui attisent la curiosité quand ils ne fascinent pas purement et simplement comme c'est le cas ici avec Muhammad Ali. La notoriété (pour beaucoup le plus grand sportif de tous les temps), la complexité de l'homme ainsi que les multiples événements qui ont jalonné sa carrière de boxeur offrent en effet au cinéaste un matériau idéal mais un matériau brut que ses mains expertes vont transformer en expérience cinématographique essentielle. À charge toutefois pour le spectateur de s'accrocher tant le récit, même dans sa version director's cut plus didactique, peut en laisser plus d'un perplexe. La première séquence, l'une des plus complexes que le cinéma nous ait offerte de récente mémoire, donne le ton d'un film qui s'éloigne ouvertement de la bio filmée comme le laissait envisager le sujet. Filmée, cadrée, éclairée et découpée de manière détonante, cette scène inaugurale intrigue autant qu'elle fascine (notamment par sa durée extrêmement longue). On y découvre en alternance des plans d'Ali sur le point de devenir champion du monde et en train de courir seul la nuit et de longs plans dans un night-club où le blues bat son plein. Comme entrée en matière pour narrer la vie de Muhammad Ali, il y avait introduction plus classique !

 


 

Mais justement, Ali est tout sauf un personnage classique, tout sauf facile à cerner. Au contraire, la multiplicité des facettes de ce boxeur-homme d'exception nécessite une telle approche. Après donc avoir été surpris par l'angle d'attaque de Mann, on est également quelque peu décontenancé de voir que le réalisateur a choisi de n'évoquer qu'une partie infime de la vie d'Ali, celle qui s'étend entre 1964, l'année où il devient pour la première fois champion du monde, et 1974, celle où il le redevient à la surprise générale en battant George Foreman dans l'un des combats les plus mythiques que le noble art ait connu. Pourtant, si la narration de dix années peut paraître réducteur pour cerner le personnage, il suffit de savoir qu'il s'agit de la période charnière de sa vie pour comprendre rapidement où veut en venir Michael Mann. Et c'est d'ailleurs la seule véritable limite/faiblesse du film. Pour réellement appréhender la richesse du récit, il faut être familier avec l'histoire d'Ali et de l'Amérique de cette époque. Car, Mann ne rend jamais les choses évidentes (sentiment plus atténué à la vision de la director's cut). Il suggère plus qu'il explicite. Il montre plus qu'il démontre. Avec toujours en ligne de mire cette volonté farouche de mettre en évidence la complexité d'Ali. Un homme, éperdu de liberté, prêt à combattre tout système, tout homme qui voudrait l'empêcher d'aller au bout de ce qu'il s'est fixé. Avec un tel personnage, ce sont les thèmes chers à Mann qui ressurgissent, cinéaste qui aime depuis Le solitaire mettre en scène des personnages aux convictions établies, luttant pour les appliquer dans un monde, une société qui ne les reconnaît pas. Ali est ainsi le portrait édifiant d'un des hommes le plus libres que le 20ème siècle ait connu, un homme qui n'hésite pas à sacrifier sa carrière et sa vie pour défendre les valeurs auxquelles il croit. Une sorte de super héros des temps modernes par sa capacité à oser faire ce que tout le monde se contente de penser.

 


 

Mais, c'est là où le personnage et donc à fortiori le film devient insaisissable : malgré toutes ses qualités de coeur, ses nobles idéaux, Ali reste avant tout un homme avec ses doutes et ses faiblesses. Et cela, le film de Michael Mann le rappelle sans cesse au risque de perdre ses spectateurs qui ne savent plus vraiment quoi penser de l'homme. Car, c'est effectivement toutes les facettes de la personnalité d'Ali qu'explore le cinéaste : boxeur génial, homme de foi mais pas aveugle (voire comment il rejette l'islam lorsqu'il se sent trahi), séducteur invétéré qui ne résiste pas aux charmes des belles femmes, orateur hors pair toujours capable de vous clouer le bec avec une série de phrases cinglantes (ses rapports avec le journaliste Howard Cosell, interprété par un méconnaissable et génial Jon Voight, offrent des joutes verbales à l'humour décapant), porte-parole et défenseur de la communauté noire, et surtout homme de convictions qui jongle avec une époque mouvementée, qui cherche à s'accomplir sans finalement jamais vraiment se rendre compte à quel point il fascine et transforme ses contemporains.

 


 

En totale adéquation avec son héros aux multiples visages, la mise en scène de Michael Mann enchaîne les facéties les plus déroutantes, n'hésitant jamais à s'offrir des ellipses fulgurantes (la séquence où Ali drague sa deuxième femme étant ainsi vite suivie par une scène intime où l'on retrouve le couple avec un…bébé). Cinéaste infiniment malin, Mann parvient à reprendre tous les temps forts de la période qu'il décrit. Il les met en valeur de façon inédite, en faisant en sorte que chaque séquence soit susceptible d'être appréhendée de différentes manières. Ainsi on ne sait jamais à quel genre de film on a vraiment affaire : sportif, historique, drame intimiste, introspection d'une période ou mieux, tout cela à la fois. Résultat, même des moments comme ceux évoqués dans la dernière partie du film, celle qui se déroule au Zaïre et qui aurait pu souffrir de la comparaison avec When We Were Kings, documentaire exceptionnel qui relate avec minutie les événements s'étant déroulés à cette époque, demeurent fascinants. Tout simplement parce que là encore (et même peut être encore plus qu'auparavant), Michael Mann s'accapare le récit pour continuer à montrer les failles d'un homme que tout le monde admire. Voir ainsi Ali se persuader qu'il est le meilleur, qu'il va écraser son adversaire (superbe scène où il se lance dans un numéro de percussions ou encore hilarante séquence d'interview où sa tchatche atteint des sommets) alors qu'on le sent apeuré, en plein doute sur l'issue du match, constituent des moments mémorables. Des moments qui s'avèrent encore plus forts dans la director's cut notamment grâce à une superbe scène entre Ali et son entraîneur quelques minutes avant d'entrer dans le stade pour y affronter Foreman.

 


 

Justement, que valent les combats de boxe ? Car, si Ali est devenu une telle légende, c'est aussi parce qu'il a offert aux amateurs d'événements sportifs des moments inoubliables. On se demandait bien comment Michael Mann allait pouvoir en faire ressentir la beauté, la sauvagerie et l'intensité, comment le réalisateur allait-il innover dans un secteur où Scorsese pour ne citer que lui avait su atteindre avec Raging Bull des sommets d'esthétisme et d'efficacité. Et bien, il lui suffit d'un seul premier plan pour tout à la fois nous scotcher et surtout réussir à personnifier de manière éclatante la force de la boxe d'Ali. Lors du premier combat, celui qui l'oppose à Sonny Liston, la caméra suit Ali se lever de son coin pour aller au devant de son adversaire. Filmé à hauteur d'épaule et derrière le boxeur, on peut ainsi parfaitement voir le premier coup partir et alors dans un mouvement aussi rapide que limpide, la caméra suit la tête d'Ali qui esquive le direct du droit que vient de lui asséner Liston. Voilà, toute la boxe, l'art de l'esquive, la mobilité incroyable d'Ali sont stigmatisées en un seul plan. La suite du combat n'est alors que trouvailles visuelles incessantes, montage diabolique mais toujours avec cette idée manifeste de montrer cette science absolue du déplacement qui caractérisait le plus grand boxeur de tous les temps. Quant à la reconstitution des véritables combats, on reste bluffé par son exactitude, notamment le fameux « rumble in the jungle » et par l'incroyable ressemblance des acteurs avec leur modèle , à commencer par Foreman.

 


 

Impossible de ne pas évoquer la performance de Will Smith. Si Michael Mann parvient à nous fasciner, c'est avant tout parce qu'il a devant son objectif un acteur hors du commun. La métamorphose accomplie par la vedette de Men in Black est fulgurante. Will Smith EST Ali. Un tel sommet de mimétisme laisse admiratif. La ressemblance entre Will Smith et Ali est tout bonnement incroyable que ce soit au niveau du physique, de la présence ou encore dans la manière d'accaparer son auditoire par un sens de la répartie phénoménale. Une performance impressionnante qui n'a malheureusement pas été suivie de l'Oscar pourtant archi mérité.

 


 

Film foisonnant, portrait passionnant d'un boxeur de légende et miroir d'une époque en constante mutation, Ali, oeuvre virtuose débordant d'énergie, cherche en vain, à l'instar d'un Citizen Kane, à capter l'essence d'un homme. C'est de ce constat d'échec saisissant que paradoxalement le film tire sa plus grande force : Ali nous plonge dans les méandres de l'âme d'un être d'exception, nous laissant le choix de faire notre propre opinion. Michael Mann nous offre les pièces du puzzle, à nous de le reconstituer. Tout simplement Énorme !

 

Résumé

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