L'Armée des ombres : critique résiste, prouve que tu existes

Erwan Desbois | 4 juin 2017 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Erwan Desbois | 4 juin 2017 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Rarement un titre aura aussi bien saisi le ton d'un film que L'armée des ombres, l'œoeuvre de mémoire de Jean-Pierre Melville sur la Résistance française pendant la Seconde Guerre Mondiale.

DES MORTS EN SURSIS

Tous les personnages de résistants présents dans le récit sont en effet littéralement des ombres, comme si l'Occupation allemande avait transformé la France en champ de morts. L'ambiance du film est à ce titre saisissante. Jean-Pierre Melville a réduit au minimum la présence des couleurs, enveloppant ses personnages dans une lumière gris-bleutée blafarde qui donne l'impression de pouvoir s'éteindre à tout instant, et de ne laisser derrière elle qu'une obscurité totale et définitive. Les sons ont eux aussi été presque complètement étouffés : la musique n'intervient qu'en de très rares occasions, et la plupart des scènes se passent même de bruitages et de dialogues.

 

photoMelville est un des maître à penser de Tarantino

 

La mise en scène de Melville est à l'avenant de cette ambiance crépusculaire. Lorsqu'il s'attaque au tournage de L'Armée des ombres en 1969, le réalisateur a atteint la quintessence de son art et maîtrise à la perfection l'épure formelle qui caractérise son style. Cette épure est ici poussée jusqu'à l'extrême, et fait de la caméra un témoin impassible, qui enregistre froidement les faits d'armes et les dilemmes moraux des personnages sans jamais glorifier ou juger ces derniers. Les mouvements de caméra sont réduits à la portion congrue, ce qui confère encore plus de force aux quelques travellings et zooms présents, qui sont autant de présages de mort d'une rare violence.

A l'image des tueurs à gages et des flics des autres films de la fin de carrière de Melville, les résistants vivent dans la pleine conscience de ce statut de morts en sursis. Leur engagement dans la lutte contre l'Allemagne nazie prend des allures de sacerdoce, en les forçant à abandonner leur identité et leurs liens familiaux – autrement dit, en les faisant disparaître avant l'heure. Même l'usage de la parole semble leur avoir été retiré : les briefings et les réflexions intimes des personnages sont presque toujours exprimés en voix-off, dont la sobriété et l'aspect posé créent une distanciation glaçante entre les héros et leurs actions, comme s'ils étaient devenus des fantômes séparés de leurs corps.

 

photoLino Ventura

L'HUMANITE AU COEUR DES OMBRES

Repousser la mort de jour en jour jusqu'à ce que l'épuisement et le découragement vous rattrapent de façon définitive, telle semble être l'unique motivation des personnages de L'Armée des ombres. Les missions qui rythment le film ne sont en effet jamais des actions de sabotage, mais uniquement des sauvetages de compagnons arrêtés par la Gestapo. Melville traite la Résistance du point de vue le plus humain qui soit, en se débarrassant presque entièrement de toute allusion au contexte politique.

Ce n'est d'ailleurs sûrement pas un hasard si la seule partie malhabile du film est celle située à Londres, loin du front et auprès des généraux, comme si Melville lui-même la traitait sans être convaincu de son importance dans la lutte des personnages. Ces derniers sont des hommes et des femmes solitaires mais solidaires, qui se battent pour maintenir en vie leurs idéaux et qui surpassent leurs limites non par orgueil mais car la situation l'exige. L'hésitation de Philippe Gerbier / Lino Ventura au moment de sauter en parachute pour retourner en France depuis Londres est la plus belle illustration de cet héroïsme quotidien et vital tant pour soi-même que pour les autres.

 

photoDes impers et des chapeaux, pas de doute, on est chez Melville

 

Tous les grands noms ayant participé au film, Lino Ventura et Simone Signoret en tête, ont su donner corps à ces personnages, dans des contre-emplois étonnants de retenue et d'intériorisation. Aucun rôle n'est plus important, plus flatteur ou plus protégé que les autres, et chacun d'entre eux aura à faire face au cours du film à la torture, à la trahison ou à la prise de décisions cruelles. En plaçant sur un même pied d'égalité tous les résistants qui apparaissent dans le film, l'épilogue et le générique de fin sont pour Melville l'occasion de rappeler, avec une mélancolie certaine, qu'ils sont tous battus comme un seul homme pour la plus noble des causes. Il leur rend ainsi le plus beau et le plus sobre des hommages.

 

 

Résumé

Un des sommets du cinéma français.

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Lecteurs

(4.8)

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commentaires
Max
05/06/2018 à 18:17

Je conseille aussi la lecture du roman de Joseph Kessel, écrit pendant la guerre ; ça prend aux tripes !

Raoul
05/06/2018 à 14:40

Un film comme on en fait plus, faut être honnête.

STEVE
05/06/2018 à 10:52

Maintenant le ciné français c'est EN GROS soit les films pompeux soit disant-artistiques mais surtout ennuyeux soit les grosses comédies bien lourdes calibrées pour le dimanche soir sur TF1

Number6
05/06/2018 à 07:28

Je remercierais jamais assez mon prof d'histoire de 4e d'avoir passé de film en classe. Alors que les c. ns rigolaient, s'em. erdaient, bavardaient, j'étais subjugué par ce film. "Hé bouboule est à fond dedans". Bah ouais avec le recule, même sur le coup mais j avais pas les cou. lles de me battre, je vous e. merde.
Mon père m'a donné petit le goût des western et films américains, et ce prof le goût des films vieux films français. Et 18 ans plus tard, l'armée des ombres est et restera mon film révélateur de ce que le cinéma d'époque et de gueule faisait. Merci Mr Melville, Mme Signoret, Mr Ventura. Mieux avant? Je ne sais pas, mais CE avant m'a donné le goût de la cinéphile, et de dire fuck aux em.erdeurs et de résister.

Pog
05/06/2018 à 01:29

@Constantine

Prendre à peine six mois de sortie face à un classique, c'est pas un peu exagéré ?

@nostalgique

On est donc passés de y'a que de la comédie à y'a pas que ça, mais y'a pas aussi bien. Allez, un petit effort et un coup d'oeil sur les 5 ou 6 dernières années, pour voir que y'en a des tentatives, des découvertes, des surprises, des oeuvres passionnantes...
Sans compter que c'est pas très fair play de se reposer sur un classique qui a quelques décennies de bouteille, forcément en face c'est difficile d'avoir un film aussi fort et installé. Après oui, le refrain "c'était mieux avant", on le connaît... Je parie que dans les années 60 on l'entendait aussi

Nostalgique
05/06/2018 à 00:26

@Pog Sauf que qualitativement c'est le néant.

Constantine
04/06/2018 à 23:39

@Pog moi cette année j'ai pas encore vue de film Français dramatique aussi bon que celui là...

Pog
04/06/2018 à 22:00

@Nostalgique

En 69 y'avait aussi des comédies. En 2018, y'a aussi plein de films divers et variés à côté des grosses comédies. Pour qui veut ouvrir les yeux et être curieux.

Nostalgique
04/06/2018 à 21:53

Quand la France faisait encore du cinéma avant qu'on ne s'embourbe dans ces comédies pathétiques.

Dirty Harry
04/06/2018 à 20:14

La musique d'Eric Demarsan est parfaite, lyrique et si intime à la fois...ce film est un bijou, entre sobriété et fermeté de conviction. La lettre d'amour gaulliste de Melville qui lui a valu d'être snobé par la presse de gauche car "trop gaulliste" (ce défaut impardonnable !), aujourd'hui on revoit ce film et cette presse sert pour les épluchures de pomme de terre...

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