Critique : Trilogie Hong Sang-soo

Par Julien Welter
22 novembre 2004
MAJ : 20 octobre 2018
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Hong Sang-soo
Voir un film de Hong Sang-soo, à l’époque où la Corée se transforme en nouvel Eldorado du septième art, est une expérience cinématographique et un devoir cinéphilique. Dans les deux cas, revoir un film de Hong Sang-soo est essentiel, tant son cinéma est construit pour ne pas être compris la première fois.

En apparence, il y a la désarmante simplicité d’un spectacle qui se résume à deux noms communs et à quatre prédicats : homme et femme, boire, manger, baiser, fumer. Pour lier le tout, des structures narratives simples et symboliques (chassé-croisé, flash-back et trajets symétriques), où les personnages existent indépendamment du cadre. Hong Sang-soo ne s’embarrasse pourtant de rien, et sûrement pas d’une présentation factice de ses personnages. Sans être introduit, ceux-ci se croisent et sont montrés sans plus de procès jusqu’à ce que l’on se rende compte de leur importance pour l’histoire. Là se situe peut-être la grande originalité de ce cinéaste : penser son film comme la vie de ses personnages, en regrets et en regards en arrière.

S’ordonnant sous un titre symbolique et une histoire édifiante, son cinéma, le plus proche actuellement de la réalité de son pays, est représenté dans ce coffret par ses trois premières œuvres, sorties en bloc durant l’année 2002. Juste avant son chef-d’œuvre, Turning gate, et son raté cannois, La femme est l’avenir de l’homme, ces œuvres de jeunesse auraient tort d’être encensées sans retenue autant que d’être évitées.

Le Jour où le cochon est tombé dans le puits : 6/10
Comme un mode d’emploi à venir de son cinéma, le réalisateur pose avec ce film les bases esthétiques de son cinéma : cadrage parfait, décors envahissant dans lesquels s’agitent les personnages, et absence de gros plan. Des protagonistes qui deviendront récurrents prennent également vie pour la première fois : l’artiste raté, la femme pure, ainsi que celle mariée et son mari. Tout un petit monde qui se distingue par ses fonctions plus que par ses caractères, et qui se débat maladroitement avec l’amour plus qu’il n’en jouit.

L’acte sexuel est ici plus qu’ailleurs le pivot de ces chassés-croisés : celui de l’écrivain et de la femme mariée (laborieux), celui d’un couple extérieur à l’histoire (passionné), celui du mari et d’une prostituée (faussement passionné), celui de l’innocente amoureuse de l’écrivain et de l’amoureux éconduit par l’innocente (gauche), celui du mari et de sa femme (violent). Moteur des relations des personnages, il n’en est qu’un, celui de l’écrivain et de l’innocente, absent du film, dont l’issue permet de mettre un point final narratif à cette ronde sans cela éternelle.

Hong Sang-soo décrit ces trajectoires d’échecs et d’ennui dans lesquelles il n’y aurait peut-être rien d’autre à voir que nous-même, et qui ne se termineraient que grâce à la mort. Ces histoires ne résonnent jamais à l’unisson, sauf pour dénoncer la froideur des relations humaines et donner une image dissonante et moins glamour de son pays : restaurants déserts, ruelles vides, drague sur fond de pop asiatique. Le réalisateur crée une ville constituée systématiquement par des lignes de fuite et des diagonales permettant à ses personnages d’être constamment en mouvement physique (déplacements) ou moraux (recul devant une admiratrice ou des engagements).

Le Pouvoir de la province de Kangwoon : 7/10
Bien que construit symétriquement, les deux histoires avancent non pas en montage parallèle mais en montage miroir. D’abord est raconté le périple d’une jeune femme en vacances avec ses deux amis, et qui mystérieusement retourne à Kangwoon pour concrétiser une amourette avortée dans la province ; ensuite est raconté le trajet d’un professeur en RTT dans la même province avec un ami. Amant de la jeune femme, l’enseignant retournera avec son épouse et son enfant. Aveugle et lacunaire, cette organisation de la narration propre au réalisateur permet de démontrer par A + B que l’autisme d’un point de vue ne permet pas de jouir des autres et nous prédestine à terminer seul (voir les poissons rouges à la fin).

Contrairement à son long métrage précédent qui multipliait les croisements, ici l’avancée se fait côte à côte, dans une province où les personnages se révèlent principaux par leur présence répétée à l’écran, presque plus que par leur mise en valeur dans un cadre ou dans une histoire. Cette dernière, avançant par micro-évènements, ne devient celle de la jeune femme ou du professeur que par hasard ou par défaut. Hong Sang-soo laisse ainsi planer l’éventualité d’une myriade d’autres histoires plus intéressantes que l’on ne choisit pas de vivre ou de découvrir. À ce propos, le récit, en fil rouge, de ce couple dont la femme est tombée dans un ravin, est exemplaire. Hong Sang-soo semble nous dire ici que nos récits de vie sont malheureusement toujours pathétiques, surtout lorsqu’elles sont tendues, à l’inverse de son premier film, par une presque ascèse sexuelle.

Joueur, il prouve qu’il l’est à plus d’un titre avec son deuxième film en diminuant le nombre d’histoires, mais en nous obligeant à reconstituer après coups tous les enjeux de celles-ci. Ce chemin inverse est à l’image de l’inscription sur le mur près de la porte de la chambre de la jeune fille : d’abord découvert, puis effacé, ensuite écrit. Il nous permet ainsi de creuser personnellement les significations de son récit comme un jeu de lego narratif qui permettrait d’échafauder ses propres réflexions au sein des thèmes de l’amitié et de l’amour.

La Vierge mise à nu par ses prétendants : 8/10
Sûrement le plus beau des trois films présents dans ce coffret, en tout cas le plus abouti.

D’abord par son esthétisme noir et blanc magnifiquement simple. Sans lyrisme et seulement dotée d’une grâce modeste, presque quotidienne, la photographie devient pour la première fois un équivalent esthétique à ses narrations symboliques. Ensuite parce que ces dernières trouvent ici une sorte d’aboutissement formel. Les jeux narratifs de miroir et de chassé-croisé, déjà présents dans ses deux films précédents, augurent ici, par la présence des cartons et la gestion des ritournelles musicales, ses deux films suivants. Enfin par le choix d’un trio de personnages. Ce nombre sera par la suite la base des narrations dans Turning gate et La femme est l’avenir de l’homme. Plaçant la sexualité comme un but (la vierge), Hong Sang-soo se montre plus léger vis-à-vis des relations entre hommes et femmes, arrivant pour la première fois à parler proprement de l’amour déceptif.

Hong Sang-soo dirige la lecture de son film par quelques inscriptions avant chaque séquence. Parfois énigmatique (« Une journée d’attente »), parfois plus explicite (« Peut-être par hasard »), il infléchit le libre arbitre du spectateur en lui indiquant comment voir cette vierge hésitant entre deux hommes. Deux points de vue parcourent ce long métrage : celui de l’homme et celui de la femme. Chacun fait revenir, rejouer et réorienter des scènes banales, comme par exemple lorsqu’un baiser fougueux dans un restaurant provoque la chute d’un objet : dans la première partie, c’est une fourchette, dans la deuxième, une cuillère. Sorte d’assemblage de faux raccords, il présente ainsi plusieurs visions de la même scène, cadrée de façon identique mais aux éléments différents. Alors, parce que chaque partie est le souvenir d’un des personnages à un moment d’attente, chaque personnage se souvient avec ses propres éléments d’une même histoire.

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