Critique : Le Loup-garou

Francis Moury | 16 novembre 2006
Francis Moury | 16 novembre 2006

LE LOUP-GAROU

Larry Talbot revient au château familial à la suite du décès de son frère aîné : comme son père, John, le lui rappelle, c'est la tradition familiale des Talbot, depuis cinq générations, que le cadet s'efface devant l'aîné. Il s'éprend de Gwenn, la jeune fille d'un antiquaire à qui il achète une jolie canne en argent représentant un loup-garou, dont on lui raconte la légende en vigueur dans la région. Il emmène celle qu'il aime à une fête foraine ambulante de gitans qui viennent d'arriver en ville. Il y est mordu par Bela, un gitan loup-garou qu'il tue à l'aide de la canne. Maleva, la mère de ce dernier, lui annonce bientôt la malédiction tragique qui vient de s'abattre sur lui : il est devenu lui-même loup-garou suite à cette morsure.

The Wolf Man (Le Loup-garou, 1941) de George Waggner, avec Lon Chaney Junior (encore une fois crédité Chaney tout court, pour profiter de la réputation de son père), est un classique qui était invisible depuis trop longtemps chez nous et qui pose les bases de toute l'histoire filmographique moderne du thème dans le cinéma fantastique, pour quatre raisons :

- un admirable scénario de Curt Siodmak ;
- la perfection poétique du maquillage de Jack Pierce ;
- la qualité de l'interprétation de Chaney Junior (épaulé par les grands Claude Rains et Bela Lugosi) dans son meilleur rôle, qu'il devait reprendre d'ailleurs au moins cinq fois au cinéma par la suite ;
- la mise en scène sobre, enfin, du vieux routier du muet qu'était son producteur-réalisateur.

Cette dernière permettait, par sa neutralité élégante, à tous les collaborateurs techniques et artistiques de traverser chacun leur part d'écran, et à l'alliage des talents d'être harmonieusement synthétisé. C'est à Waggner que l'on doit cependant, il faut le noter, l'idée géniale d'avoir fait de Lon Chaney Junior le fils de Claude Rains et non plus, comme le voulait Siodmak, un technicien venu lui rendre visite. Cela confère au film une charge freudienne exemplaire et renforce considérablement la puissance dramatique du sujet, même si l'apparence physique et l'âge des deux comédiens contredisent tout cela allègrement. Mais c'est bien à Siodmak que l'on doit la position préalable du mythe dans le premier plan du dictionnaire ouvert à l'article « lycanthropie », et le jeu avec lui, jeu authentiquement tragique au sens le plus grec du terme, comme il le dit lui-même avec fierté et si profondément dans son entretien. Siodmak était un homme d'une culture extrème, connaissant aussi bien la psychanalyse freudienne que les mythes, ainsi que la littérature classique mondiale des origines à nos jours. C'est pourquoi la structure du scénario est si passionnante : le personnage joué par Chaney Junior avec une humanité bouleversante, sans aucune esbroufe et en toute sincérité, est celui d'un homme autour duquel les signes du tragique gravitent avant de l'investir au plus profond de lui-même. Contraint par le destin à commettre des actes qu'il réprouve, il est prisonnier d'une malédiction dont Siodmak ne précise pas l'origine mais qui agit réellement alors qu'on la considérait comme un objet culturel, un thème de réflexion. L'actrice Maria Ouspenskaya (professeur d'art dramatique à Hollywood)  tient non seulement le rôle évident du choeur des tragédies antiques mais encore celui d'une pythie "impliquée"  : l'actrice est d'une étonnante puissance. Chaney Jr. passe donc tragiquement du stade de la conscience à celui de la conscience de soi et ne trouve le repos que dans la complétude achevée de sa mort. Une mort qu'il ne cessera de réclamer consciemment dans les moutures successives portées à l'écran alors qu'il tente ici, en vain, d'y échapper, tournant en rond sans trouver de solution ni de réponse autre que celle du cercle inital dans lequel il est rentré par fatalité.

Toute la puissance du mythe est ainsi restituée, posée, analysée d'un même mouvement dramatique admirablement écrit. Qu'importe la pauvreté insigne mais si poétiquement épurée des décors  - et qu'importe aussi le fait que Lugosi apparaisse en loup et non en loup-garou  : cela préserve d'ailleurs ouvert le champ du possible de la terreur causée par la variété des conséquences de la lycanthropie : l'anti Hurlements de Joe Dante bien que Joe Dante lui ait rendu hommage explicitement) - décors dont la photographie de Joseph Valentine (A.S.C.) tire le maximum onirique avec la plus grande classe et que la qualité des acteurs (y compris Bela Lugosi dans un rôle bref mais remarquable) compense d'emblée, l'essentiel est déjà là : mythe comme pensée du mythe sont indissociés dans l'esprit du héros, et c'est la révélation de cette indissociabilité qui permet la progression dramatique. Du grand art qu'on attendait de découvrir depuis plus de trente ans, mais l'attente en valait la peine : on est bel et bien en présence d'une perle noire du cinéma fantastique.

Francis MOURY

LE LOUP-GAROU DE LONDRES

Le loup-garou, de toutes les créatures inventées par la Universal, a sans doute été le plus mal traité, mais aussi le plus tourmenté de l'histoire du cinéma. Avant tout humain, à la différence du vampire, le loup-garou n'a pas connu le même succès auprès du public que la créature de Frankenstein ou encore Dracula. Contrairement à ce que tout le monde peut penser, le premier film de loup-garou est loin d'être The Wolfman de George Waggner, avec Lon Chaney Jr. Il faudrait remonter aux années dix pour voir les premiers courts métrages qui parlent de légendes indiennes transformant les humains en loups.

Mais le vrai premier film de loup-garou et sans doute son meilleur est Werewolf of London, proposé pour la première fois en DVD, avec en double programme She-Wolf of London. Ce que peu de gens savent, excepté bien sûr les lycanthrophiles, c'est qu'à l'âge d'or de la Universal (entre 1931 et 1936) cet épouvantable Carl Laemme décida, tout comme il l'avait fait avec Dracula, Frankenstein ou encore la créature du lac noir, que le loup-garou rentrerait au panthéon de ses Universal monsters. Le producteur voit, tout comme avec ses autres créatures, le même romantisme et pathétisme du monstre. Il fait tourner en 1934 ce Werewolf of London (tourné six ans avant le célèbre Loup-garou avec Lon Chaney). Il décide de placer l'acteur Henry Hull au même niveau que Bela Lugosi ou que Boris Karloff. L'action se déroule au XIXe siècle et démarre au Tibet, où un savant est à la recherche d'une fleur qui n'éclot que lors de la pleine lune, et qui évidemment se fait mordre par un loup. De retour à Londres, il va se transformer en loup-garou et assassiner des êtres humains.

La légende aurait dû être en marche… Cependant, Werewolf of London ne rencontre pas du tout le même succès que les autres créatures. À revoir le film dans une honnête copie DVD, les qualités tant esthétiques que de mise en scène sont bel et bien là. D'ailleurs, le réalisateur tente plus de nous faire une nouvelle version de Dr. Jeckyll et Mr. Hyde, dont il suit exactement la même trame. Le seul problème du film, c'est son personnage principal, qui est l'antithèse de ce que va être Larry Talbot dans la série des films avec Lon Chaney Jr. Le personnage interprété par Henry Landhum est antipathique, alors que Chaney, au contraire, attirera la sympathie du public en jouant la victime qui porte le poids du monde sur ses (larges) épaules. L'échec du film est peut-être aussi lié au fait que, à la différence des autres films, on ne trouve aucune star ni acteur du même calibre de ceux que produisait la firme dans ses films.
Les transformations sont dues au génial maquilleur Jack Pierce, qui fait un travail un peu plus subtil que celui qu'il fera pour Le Loup-garou de Waggner. La mise en scène de Stuart Walker est élégante : on retrouve le brouillard de Londres, l'habituelle lumière rasante, les jeux sur les ombres, l'aspect gothique... Le scénario est brillant et est l'un des rares à essayer d'expliquer ce qu'est la lycanthropie. Dans ce film, le loup-garou trouve dans le personnage du Dr Yogami la réponse lycanthropique à Van Helsing : Warner Oaland.

Avec Werewolf of London, c'est toute la mythologie et les constantes du genre « loup-garou » qui sont brillamment définies : l'impossibilité du héros à retenir ses pulsions animales, qui finira tué par une simple balle.
SHE-WOLF OF LONDON

En double programme, sur le même DVD, est proposé le très peu lycantropique She-Wolf of London, datant de 1946. Un film de Jean Yarbrought où une femme, June Lockhart, se croit atteinte de la malédiction des loups-garous. Même s'il se passe dans la même ambiance et dans la même ville, Londres, il ne s'agit pas du tout d'un film de monstres, et encore moins d'un « werewolf movie ». En fait, il s'agit plus d'un « whodunit » dramatique, d'une machination qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler le splendide Gas light. Moralité de cette histoire : quelques transformations… mais en rêve. En fait, ce film s'inspire sans doute de La Féline, mais Jean Yarbrought est loin d'être Jacques Tourneur… Cela dit, il est passionnant aussi de voir à travers ces deux films l'évolution de la Universal, qui en 1936 était en plein dans son âge d'or, et en 1946 en plein déclin.

FRANKENSTEIN RENCONTRE LE LOUP-GAROU

Frankenstein meets the wolfman est vraiment LE film du coffret qu'il faut voir et avoir. En effet, il s'agit là sans doute du premier « cross over » de l'histoire du cinéma, bien avant Van Helsing et autres Alien vs Predator. Ce film, auquel Tarantino voue un culte (on comprend aisément pourquoi, le cinéma de Tarantino ne fonctionnant que sur le cross over), fait se rencontrer Frankenstein et le loup-garou. Il s'agit bien de Frankenstein meets the wolfman et non pas de « Frankenstein versus the wolfman » ! Ainsi le combat qui oppose les deux créatures ne dure-t-il que deux minutes. Les deux créatures sont interprétées par deux piliers de la firme : dans le rôle du géant vert en noir et blanc, Bela Lugosi (qui avait fait des essais pour le Frankenstein de James Whale, mais auquel les producteurs avaient préféré Boris Karloff – d'ailleurs, depuis, Lugosi le détestait. À la vision de sa performance de sa créature de Frankenstein, on ne peut que confirmer le choix de Karloff !) et l'indéboullonable Lon Chaney Jr. Toutes les habituelles stars de la firme viennent y faire un clin d'œil. On retiendra notamment celui de l'inoubliable Renfield de Dracula, à savoir Dwight Frye.

Nous sommes en 1939 et quatre ans ont passé depuis la mort présumée de Larry Talbot. En fait encore en vie, Larry, désirant échapper au mal qui lui fait pousser des poils, se rend en Europe et va demander de l'aide au Dr Frankenstein. Malheureusement ce dernier est mort, mais sa créature est congelée. Évidemment, il va la ramener à la vie. Le croisement des deux créatures et de deux mythes est le début d'un nouvel âge d'or pour la Universal, celui de la parodie, qui connaîtra son point de non-retour lorsque les monstres rencontreront ces deux nigauds d'Abbott et Costello. Attention toutefois, on est bien loin de l'esprit parodique des Scary movie, tous les réalisateurs, les scénaristes (notamment Curt Siodmark) et les acteurs ayant un profond respect du genre, même s'ils prennent parfois des libertés avec.

Matthieu PERRIN

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