Critique : Paiement cash

Francis Moury | 5 octobre 2004
Francis Moury | 5 octobre 2004

52 Pick-Up (Paiement cash, USA, 1986), de John Frankenheimer (1930-2002), est une des meilleures productions Cannon Group de Menahem Golan et Yoram Globus (« Mémé et Yoyo » comme on les surnommait à leur âge d'or), en dépit de la modicité de son budget et de la relative discrétion dans laquelle elle fut distribuée et accueillie en France lors de sa sortie, le 14 janvier 1987. Certains critiques ont même écrit que c'était le meilleur Frankenheimer « depuis le début des années soixante-dix », ce qui est évidemment faux si on tient compte du génial French connection II (USA, 1975), du démentiel film d'espionnage-policier-politique Black sunday (USA, 1977) – qu'il ne faut surtout pas confondre avec le (stupide car injustifié, lui) titre d'exploitation américain de La Maschera del demonio (Le Masque du démon, Ital., 1960) de Mario Bava –, et du très remarquable film fantastique Prophecy (Prophecy, le monstre, USA, 1980). En revanche, 52 Pick-Up (Paiement cash) était en effet son meilleur film depuis 1980. Ce prolifique cinéaste francophile, qui aura été l'un des meilleurs du cinéma de la violence du XXe siècle, reste encore à redécouvrir, et on s'étonne qu'aucune monographie ne lui soit consacrée en France. Inégal, capable de coups de génie à l'intérieur même desquels on se plaît à repérer une certaine inégalité – l'exemple type en est son célèbre et novateur Seconds (Opération diabolique,USA, 1966), avec Rock Hudson –, Frankenheimer livre ici un produit « égal », absolument homogène, sans aucune rupture de ton ni aucun passage à vide, tout entier tendu vers son terme, nourri du suspense le plus fort, et souvent très impressionnant.

La première mise en condition de Roy Scheider est étonnante et la seconde, celle où la maîtresse de l'homme d'affaires est exécutée, manifeste une capacité de réflexion sur l'image vidéo comme essentiellement pornographique, directement inspirée par le génial « survivor » The Zero Boys (Heros boys, USA, 1985 – sorti pour sa part le 3 décembre 1986, donc très peu de temps avant ce Frankenheimer, ce qui renforçait l'impression produite sur le spectateur français), de Nico Mastorakis, qui mettait déjà en scène le rapport de l'image vidéo à celle du « snuff movie » comme perversion ontologique du cinéma de la mort et de l'angoisse de mort. On ne s'étonne guère de savoir que le deus ex machina du chantage est un pornographe : tout y conspirait ! Et il faut relever au passage la peinture étonnamment acide du milieu auquel elle donne lieu. L'acteur spécialisé Ron Jeremy étant crédité en remerciement, on ne peut que constater qu'elle s'inscrit dans la droite ligne de la vision démoniaque déjà donnée par le très puissant Hardcore (USA, 1978), de Paul Schrader. Bien sûr, Frankenheimer s'appuie sur ses deux stars au talent éprouvé (Roy Scheider et Ann-Margret, très étonnante et encore très belle), mais il a su les entourer de seconds rôles très impressionnants : John Glover est le plus inquiétant des trois complices, mais les deux autres sont tout aussi puissants. Ils composent à eux trois un univers marginal et instable agissant comme un « cancer » sur l'univers moral de la bonne société, avec laquelle ils établissent des liens de prédateurs sournois. Ce qu'on pourra nommer une absence de finesse est un parti pris émanant d'une vision crue, directe, vériste, qui renforce le climat de folie et de peur dans lequel le couple « normal » est plongé une fois que Scheider a tout avoué à son épouse. Cette puissance scénaristique rigide et solide comme du béton armé, évidemment à mettre d'abord au crédit d'Elmore Leonard, mais aussi à celui de son adaptation, à laquelle il collabora d'ailleurs, est régulièrement soutenue par le travail du directeur de la photographie, Jost Vacano, qui signera par la suite la photo de Total recall (USA, 1990), de Paul Verhoeven, et la musique brillante de Gary Chang qui composera par la suite celle de Dead bang (USA, 1989), de John Frankenheimer. Seul le montage manque parfois un peu de nervosité, mais il est amplement compensé par le haut niveau du restant qui compose un film fluide, puissant, souple, racé, qui est nettement un cran au-dessus du téléfilm de luxe, puisque c'était l'âge d'or de la Cannon qui tentait de travailler avec les plus grands artistes du moment.

C'est dire que 52 Pick-Up (Paiement cash) mérite d'être revu et, pour ceux qui ne l'ont jamais vu, d'être tout bonnement découvert ! Cette réédition est un jalon de plus sur la voie de la connaissance de l'œuvre de John Frankenheimer, œuvre qui, pour être enfin pleinement reconnue aujourd'hui dans son ampleur et sa richesse chez nous, devrait commencer par être entièrement accessible en DVD zone 2. Vœu pieux mais sincère que nous invitons les éditeurs à exaucer le plus rapidement possible !

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