Critique : Le Récupérateur de cadavres

Francis Moury | 19 septembre 2004
Francis Moury | 19 septembre 2004

Robert Louis Stevenson's The Body Snatcher (Le Récupérateur de cadavres, USA 1945), de Robert Wise, est intéressant à trois points de vue :

– Il appartient à la série de près d'une dizaine de films d'horreur et d'épouvante à petit budget produit par le remarquable Val Lewton, et on y retrouve certaines des caractéristiques subtiles de ce qu'il est convenu d'appeler entre connaisseurs la « série Val Lewton », au sujet de laquelle on peut consulter Val Lewton, The Reality of terror de Joel E. Siegel (Secker and Warburg éd., London 1972) et l'article de Bernard Eisenschitz, « Six films produits par Val Lewton » (in Le cinéma américain, vol. **, sous la direction de Raymond Bellour , pp. 45-86, éd. Flammarion, Paris 1980). « L'inquiétude plutôt que la peur » : telle était la devise de Lewton. Cette devise fut servie par des réalisateurs aussi divers que Jacques Tourneur, Mark Robson ou Robert Wise, avec un budget assez restreint de 150 000 US$ environ, d'une durée moyenne de 75 minutes, afin d'être exploités en première partie de programme avant le film principal. C'est ainsi, on s'en souvient, que Citizen Kane de Welles fut retiré assez vite de l'affiche à New York tandis que Cat People (La féline, USA 1942) de Jacques Tourneur, film appartenant à la même série Val Lewton, y connut un triomphe public durant des mois ! Lewton a un peu adapté, nous dit Bromberg, la nouvelle de Stevenson, et a aussi profité de l'occasion pour donner un second rôle à Bela Lugosi, donc la possibilité d'une affiche « avec Boris Karloff et Bela Lugosi », bien que Lugosi ne soit plus que l'ombre de lui-même dans ce film, et que Karloff soit mentionné au générique comme unique vedette. Lugosi se voit relégué après l'excellent comédien Henry Daniell à ce même générique, et c'est en effet la place qu'il mérite étant donné son rôle sans grand intérêt de simple comparse assez vite assassiné. C'est bien Karloff et Daniell qui portent tout le poids du film sur leurs épaules.

– Il est le premier film important d'une longue lignée, d'un authentique sous-genre du cinéma fantastique anglo-saxon classique, initié par cette adaptation de la nouvelle de Robert Louis Stevenson : Moore and Hart / The Greed of William Hart (inédit en France, G.B. 1948) avec l'acteur spécialisé Tod Slaughter (le bien-nommé!), The Flesh and The Fiends (L'impasse aux violences, GB 1959) de John Gilling, The Oblong Box (Le cercueil vivant, GB 1969) de Gordon Hessler dont une partie de l'intrigue utilise ce thème, Burke and Hare (inédit en France, GB 1972) de Vernon Sewell, The Doctor and The Devils (Le Docteur et Les Assassins, GB 1985) de Freddie Francis. Et c'est bien cette production de Val Lewton qui en est le point de départ important.

– Il est l'un des premiers films du grand réalisateur Robert Wise. Mettons à son crédit ses qualités à venir, ici plutôt en germe et pas encore épanouies comme elles le seront en 1963, à savoir : le sens de l'ambivalence (Karloff tout sourire, effrayant de cynisme, face à l'enfant handicapée), une mise en scène classique et solide capable de certains morceaux de bravoure (la révélation finale de l'identité du cadavre pendant la nuit d'orage, et la course folle de la calèche dans le ravin, son conducteur saisi par la peur panique et la folie), mais encore un peu trop sage et contrainte. Il est vrai que ces qualités sont ici bienvenues : les faits relatés sont d'une telle démence, d'une telle puissance d'horreur aussi, qu'il n'était pas utile en 1945 de les relater d'une manière baroque. Ils sont comme enchâssés dans une sorte de sobriété minutieuse mais implacable. Wise, en 1945, n'est pas Gilling ni Hessler, c'est évident. Mais tel quel, le film devait impressionner fortement les spectateurs de cette époque. Et il lui reste quelque chose d'infiniment malsain encore aujourd'hui.

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