Critique : Ken Loach – Années 1990 : Coffret quatre films

Par Erwan Desbois
28 décembre 2004
MAJ : 1 octobre 2018
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Ken Loach est un cas à part dans le cinéma, un homme pour qui la réalisation de films est avant tout une forme d’engagement politique. En Europe, les seuls metteurs en scène que l’on pourrait rapprocher de Loach sont son compatriote Mike Leigh, pour le traitement réaliste de la classe ouvrière anglaise, et le français Robert Guédiguian, qui partage la même sensibilité politique fortement marquée à gauche.

Le coffret que consacrent Diaphana et TF1 Vidéo à Ken Loach contient quatre de ses films datant des années quatre-vingt-dix : Riff raff (1991), Raining stones (1993), Ladybird (1994) et Land and freedom (1995). Loach suit un rythme métronomique (quarante-quatre films en quarante ans !) digne de Woody Allen, mais contrairement à ce dernier il se renouvelle sans cesse sur la forme en changeant régulièrement de lieu et de ton du récit. Les fondements de sa mise en scène ne bougent toutefois pas d’un iota, et les films présentés ici en sont la démonstration. Au sein de tous, on retrouve la sympathie et le profond respect de Ken Loach pour ses héros et leur lutte pour accomplir leurs rêves malgré une situation sociale difficile (travail au noir dans Riff raff, chômage dans Raining stones, services sociaux inflexibles dans Ladybird). Mêmes les combattants républicains en guerre contre les régimes totalitaristes dans Land and freedom font partie de cette classe ouvrière modeste. Ces luttes prennent une résonance tragique et universelle devant la caméra du réalisateur, qui s’écarte en toutes circonstances du pathos facile et des séquences tire-larmes pour ne filmer que les faits. C’est un des grands principes du réalisateur : ne jamais diaboliser ou sanctifier qui que ce soit, et laisser les personnages se définir eux-mêmes par leurs actes. En pratique, cela se traduit par des séquences d’extérieur toujours filmées en plan très large, avec de longues focales, afin d’offrir un point de vue le plus neutre possible sur la scène. Le drame se noue alors l’air de rien tout au long du film, alors que les personnages se débattent pour s’en sortir, pour n’exploser qu’au cours des dernières scènes. Explosion sourde et déchirante qui, dans Riff raff et Raining stones, laisse les héros vaincus, écrasés par la société et ses injustices.

Dans Riff raff (qui désigne en français des gens feignants), les héros sont un groupe d’ouvriers en bâtiment payés au noir par un patron peu regardant sur les conditions de sécurité. Ken Loach mène de front deux récits : la vie quotidienne sur le chantier, et la relation amoureuse de Stevie, un des ouvriers (interprété par un Robert Carlyle alors tout jeune et inconnu), avec Susan, une chômeuse qui rêve de percer dans la chanson. Tous ces personnages opposent à leur situation précaire un fort sens de l’amitié et de l’amour, et masquent une sensibilité à fleur de peau par l’humour. Riff raff présente du coup des moments de comédie pure lors des scènes sur le chantier, entre engueulades jamais méchantes et système D – ainsi, cette séquence où un des ouvriers doit utiliser la salle de bains de l’appartement témoin car les toilettes du chantier sont bouchées, et bien sûr se fait surprendre.

La partie sur le chantier est d’une manière générale la plus réussie. Elle n’élude pas le traitement déplorable auquel sont soumis les travailleurs : l’un d’entre eux apprend par exemple son licenciement immédiat par un mot qui lui est remis à la place de sa paye, sans avoir été prévenu au préalable. Mais Loach préfère s’intéresser à la cohésion entre les ouvriers, qui forment une collectivité de gens de tous horizons et au sein de laquelle le dialogue est libre. Ce genre de situations lui est cher, puisqu’on en trouve une comparable lorsque les paysans discutent de la répartition des terres dans Land and freedom. La romance entre Stevie et Susan est moins convaincante, car plus convenue et trop survolée. Souffrant de la comparaison avec les scènes du chantier, elle donne l’impression d’avoir été intégrée au film pour atteindre une durée de 90min. Les deux récits se rejoignent toutefois dans le drame lors du dénouement, qui ramène brutalement les personnages à la réalité. L’arrivée de la fin est malheureusement trop abrupte elle aussi, et atténue la force de Riff raff, qui reste une œuvre mineure en regard des films qui suivent.

Riff raff : 06/10

Raining stones est, à l’image de son titre désespéré, l’un des films les plus sombres de Loach. Comme le dit la femme du héros, lucide et dépitée, elle et sa famille passeront toute leur existence dans la HLM anonyme où ils vivent, ils y mourront et personne ne s’en souciera. Face à cette absence totale de débouchés qui touche tous les âges sans exception, la quête en apparence futile du héros (trouver assez d’argent pour payer une robe de communion à sa fille) devient une question de fierté. Une part de rêve aussi : la beauté de la petite Coleen lorsqu’elle essaye sa tenue complète est un moment de grâce unique au coeur de la vie grisâtre et monocorde des personnages.

De petits boulots en arnaques, ceux-ci se battent tant qu’ils peuvent pour garder la tête hors de l’eau. De drôles et pas méchantes, parfois même utiles, leurs combines deviennent limites et dangereuses au fur et à mesure que leur situation se dégrade.
La situation dans Raining stones est pire que dans Riff raff, puisque ici l’amitié et le soutien mutuel sont fortement dépendants de la réussite des combines. Même les bonnes volontés (un prêtre, un assistant social travailliste) ne peuvent empêcher le rêve du héros de se briser. Pour avoir tenté de dépasser sa condition, il perd la seule chose qu’il possédait : sa liberté.

Raining stones : 08/10

Cette lutte pour une vie ne serait-ce qu’un peu meilleure est également au cœur de Land and freedom et de Ladybird. Mais elle se conclut alors sur une légère lueur d’espoir, car elle est menée par un groupe de personnes et non par un individu unique. Ladybird retrace l’histoire vraie de Maggie, une femme anglaise ayant eu avec quatre hommes différents (et qui la battaient tous) quatre enfants qui lui furent tous retirés par les services sociaux. D’un fait divers de journal de 20 heures, Ken Loach tire un film sobre, qui « cherche à faire réfléchir en plus d’émouvoir », comme il le dit lui-même. Dès lors, le scénario ne juge ni l’attitude des services sociaux, ni celle de son héroïne, qui est tout à la fois une bonne et une mauvaise mère ; il va plutôt s’attacher à comprendre le parcours de Maggie, de son enfance battue à l’apaisement final.

Loach fait preuve d’une liberté narrative inattendue pour montrer le cercle vicieux dans lequel son héroïne est piégée, entre son propre comportement erratique et les services sociaux rigides. En effet, la première moitié du film mêle la première nuit d’une nouvelle relation pour Maggie et de nombreux flash-back illustrant son passé. La suite du long métrage est une démonstration par l’exemple de ce cercle vicieux, alors que Maggie et Jorge, son nouveau compagnon, tentent de construire envers et contre tous une famille.

Les choix de mise en scène de Ken Loach sont discrets, mais d’une grande force. Par exemple, les ellipses sur les grossesses de Maggie qui montrent que la véritable épreuve commence pour elle avec l’accouchement. Ou encore le parti pris de faire de Jorge un pacifiste convaincu qui parait artificiel au départ, mais qui prend tout son sens lorsqu’il perd brusquement son sang-froid face à l’accumulation de problèmes. Après tant de douleur, l’épilogue lumineux (qui reste pourtant d’une sobriété exemplaire) est une libération tant pour le spectateur que pour les deux héros.

Ladybird : 08/10

Le dernier film de ce coffret, Land and freedom, est aussi le meilleur. Bien qu’il puisse paraître à l’écart dans le parcours de Loach, tant géographiquement (l’Espagne au lieu du Royaume-Uni) que temporellement (non pas de nos jours mais en 1937), il se ramène à la même idéologie et au même message.Ces derniers se voient sublimés par le contexte du récit – la guerre d’Espagne, dont le point de départ fut la révolte des républicains (majoritairement des ouvriers et des paysans) contre le coup d’état militaire fasciste. Ken Loach évite l’écueil du manichéisme en montrant bien que cette lutte fut annihilée non seulement par les fascistes mais également par les communistes, alliés initialement aux républicains. Malgré cette défaite inéluctable, Land and freedom n’est pas un film pessimiste. Au contraire, il glorifie les notions d’engagement idéologique et de lutte pour le changement.

Land and freedom remplit la fonction de devoir de mémoire envers ces hommes de toutes provenances qui se sont regroupés et battus au nom d’un idéal, chose qui ne s’est plus produite en Europe depuis. Pour évoquer ce mouvement international, Ken Loach a réalisé un film international qui réunit Anglais, Espagnols, Français et autres. Ces personnages vont perdre l’innocence qui les accompagnait au moment de s’engager dans le conflit, devant l’horreur absurde de la guerre et les luttes de pouvoir qui parasitent toute cause idéologique jusqu’à la vider de sa substance. Ken Loach dénonce ces deux scories au cours de séquences sèches et sans concessions : l’assaut d’un village tenu par les fascistes, et une bataille de position entre républicains et communistes installés à des balcons surplombant une rue piétonne. Loach montre ses héros douter, s’opposer, pour finalement se rassembler et faire front tous ensemble au nom de l’utopie en laquelle ils croient, et il est impossible de rester insensible face à son humanisme. L’air de rien, presque en douceur, il nous a fait suivre le même cheminement qu’eux et nous a convaincus de la justesse et de la grandeur de leur cause. Le poème de William Morris qui clôt le film est parfaitement approprié : « Joignez-vous dans la bataille où nul ne peut échouer. Car celui qui mourra aura agi pour l’éternité. »

Land and freedom : 09/10

Ce coffret est donc un must pour tous les cinéphiles, qu’ils soient déjà familiers de l’univers de Ken Loach ou non. On croise les doigts pour que d’autres coffrets voient le jour, car le réalisateur anglais ne lève pas le pied et continue à nous offrir des films exemplaires : dernièrement, The Navigators, Sweet sixteen et Just a kiss, trois films à voir absolument.

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