Critique : 12H 08 : À l'est de Bucarest

Julien Dury | 10 janvier 2007
Julien Dury | 10 janvier 2007

Cioran disait "On se méfie des finauds, des fripons, des farceurs ; pourtant, on ne saurait leur imputer aucune des grandes convulsions de l'histoire...", ce qui nous permet déjà de faire une introduction très prétentieuse et sans grand rapport avec le reste. Il n'empêche, 12.08 joue la grande tradition de l'hilarité désespérée roumaine pour montrer que l'éclat de rire est une noble forme d'analyse historique.

Pour une fois, il faut bien rappeler le contexte. En Roumanie, les derniers jours de décembre ne sont pas seulement consacrés aux joyeusetés de Noël, mais également à la commémoration de la révolution de 1989 (manifestations, fuite en hélicoptère de Ceaucescu, arrestation et exécution de ce dernier emballées en moins d'une semaine). Histoire de marquer le coup, le présentateur d'une chaine très locale organise un débat où sont invités un professeur héroïco-alcoolique et un vieillard qui avait pour principal avantage de faire le Père Noël dans les écoles. Grande question, les habitants de la ville de diffusion sont-ils sortis manifester avant ou après le départ du dictateur (12 heures 08, donc) ? Y a t-il eu révolution ou simple transport de joie ?

On finira par se douter de la vérité, mais sans réelle certitude. En cela, 12.08 est un véritable film d'historien, un genre qui semble enfin quitter le champ étroit du documentaire pour s'attaquer à la fiction. L'an dernier, Mémoires de nos pères posait déjà la question de l'indécidabilité d'une image. Le souvenir de la manifestation de province roumaine et la photographie eastwoodienne d'un plantage de drapeau existent tous les deux mais se réfèrent à un moment sur lequel aucun témoin n'arrive à mettre le doigt, et qui n'a donc plus aucun sens.

Bien sûr, le mélodrame revient au cinéaste hollywoodien tandis que le Roumain préfère en faire une farce un peu absurde. Ainsi, la seconde partie du film donne à voir l'intégralité d'un débat qui se perd peu à peu. Des télespectateurs accusent le professeur d'avoir passé la fameuse journée à boire au lieu de jouer au héros, le vieil homme se mure dans un silence rempli de cocottes en papiers, et le cadreur lui-même se lance dans des gros plans expérimentaux à la fureur du présentateur. C'est avant tout très drôle, mais cela renvoie aussi à une vision de l'Histoire comme suite de déréglements aléatoires plutôt que marche réglée.

Chez Eastwood, l'héroïsme n'était finalement pas de figurer sur une photo mais d'avoir tenté de sauver ses amis et d'être un bon père. Ici, le personnage le plus attachant reste ce professeur fanfaron qui ne veut pas écouter la probable vérité. Il nie les attaques téléphoniques, menace de s'en aller puis finit par se réfugier dans la boisson. Peu importe que cet homme n'ait jamais été là où il prétend être. C'est dans cet attachement désespéré à sa propre illusion qu'il prend sa réelle dimension. L'héroïsme collectif est grandiose mais ne veut rien dire. Les véritables héros sont seuls, limités, un peu grotesques, mais au moins ils existent.

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