Critique : Les Fragments d’Antonin

Par Cécile Brou
23 novembre 2006
MAJ : 25 février 2020
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Hanté par cinq prénoms qu’il ne cesse de répéter, Antonin est un soldat de la Première Guerre Mondiale dont le passé est détruit. Pour soigner son amnésie, le professeur Labrousse, spécialiste des traitements de chocs, tente de rassembler ses « fragments » de souvenirs. A l’horreur des combats et aux éternels sentiments de devoir de mémoire vus et revus par des Indigènes et autres Soldat Ryan, Gabriel Le Bomin déserte le front et se penche sur un sujet peu abordé au cinéma : les traumatismes d’après-guerre.

Parce qu’il rentre des tranchées et parce que l’horreur a fait de lui un fantôme, Antonin est un revenant. Soldat parmi tant d’autres aux yeux vides et à la tête pleine des atrocités vues et vécues, le voilà devenu un pantin dont la folie seule gère les mouvements saccadés et nerveux. Mais Grégori Derangère, bien insipide, fait le mort et ne convainc pas. Les ennuyeux flash-back où nous le découvrons comme un être simple et sensible trahissent un jeu faible et fatigué. Utilisation du noir et blanc, absence de son et vieillissement de la pellicule, Le Bomin livre un décor parfois quasi expressionniste dans lequel déambule son acteur zombi. Or l’esthétique semble combler les lacunes du film qui s’avère n’être que cinq fois la même histoire : à chaque nom correspond un souvenir et à chaque souvenir un flash-back.

Il y a pourtant le professeur Labrousse, sorte de médecin avant-gardiste, qui filme ses patients/soldats pour mieux comprendre leurs blessures et les soigner. Il s’opère en réalité quelque chose de fascinant dans ce processus. La prise de vue correspond avec la mort donnée, la caméra devient la « machine gun » et aux 24 images par seconde se substituent 24 balles. A travers l’œil vide et accusateur de l’objectif et sous le bruit du moteur semblable à une rafale, Labrousse met en joue ses malades et les fusille une seconde fois, comme pour créer le procédé inverse. C’est la mort qui est donnée sur le champ de bataille mais c’est la vie qui est insufflée lors de ces séances psychiatriques.

Derrière Les Fragments d’Antonin se cache aussi l’utilisation discrète mais efficace de l’oeuvre de Satie. Les Gnossiennes sont ici écoutées, réécoutées jusqu’à saturation par le professeur Labrousse qui après avoir soigné ses malades se soigne lui-même par la musique. La partition de l’inclassable musicien offre une écriture on ne peut plus morcelée et révélatrice d’une seconde conscience. Dans un lieu où pèse l’absence de raison, dans une atmosphère de non-sens généralisé, le génie de Satie apparaît comme un surplus de sens, comme le moyen de rassembler les fragments et de retrouver l’unité perdue : la mémoire.

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