Critique : Ne le dis à personne

Laurent Pécha | 31 octobre 2006
Laurent Pécha | 31 octobre 2006

Après un encourageant et même à bien des égards épatant premier film, Mon Idole, Guillaume Canet passe à la vitesse supérieure et s'impose avec son deuxième long-métrage comme un cinéaste d'envergure. S'il lui reste encore quelques tics de mise en scène, un peu facilement axés sur l'esbrouffe pure, ce ne sont là que de minimes réserves esthétiques par rapport à la maîtrise tant formelle qu'émotionnelle dont fait preuve le jeune réalisateur dans Ne le dis à personne, grand polar romantique qui cueille son spectateur avec brio, intelligence et sensibilité.

Après s'être battu pour obtenir le droit d'adapter à la barbe des ricains le best seller de Harlan Coben, Tell no one, Canet ne s'est pas arrêté au simple fait d'avoir entre ses mains un bon matériau susceptible d'accaparer l'attention de son audience durant deux heures. Il s'est évertué à le bonifier par tous les moyens mis à sa disposition. En transformant un récit avant tout axé sur le suspense en véritable tragédie amoureuse où la perte brutale d'un être cher change la vie d'un homme en enfer vivant, Canet fait de son Ne le dis à personne un grand drame humain poignant. Plus que les tenants et aboutissants du mystère sur la mort puis la possible réapparition de Margot, la femme d'Alex, c'est véritablement la lutte émotionnelle interne de son héros qui est au coeœur du film. Ne le dis à personne est avant tout et surtout l'histoire d'un mec brisé, anéanti qui va prendre à bras le corps la seule chance qui lui reste de revivre envers et contre tous. Tout en suivant les codes du genre et ménageant à la fois les rebondissements et les fausses pistes, Guillaume Canet n'oublie jamais qu'il est avant tout là pour mettre en scène des personnages de chairs qui tous souffrent à des degrés divers. Et même lorsqu'il s'adonne le temps d'une formidable poursuite à pieds dans les rues de Paris avec un passage impressionnant sur le périphérique dans un style qui n'est pas sans rappeler (en moins virtuose toutefois) la Kathryn Bigelow de Point Break, Canet n'oublie jamais de filmer cela à hauteur d'hommes.

Soignant ses cadrages, faisant preuve d'une belle cohérence visuelle, le cinéaste offre un bel écrin technique à Ne le dis à personne. Mais n'oubliant jamais son passé d'acteur (il joue un petit rôle mais ô combien capital dans le récit), Canet sait que tout bonne histoire, aussi bien racontée qu'elle soit, ne serait presque rien sans l'interprétation de comédiens talentueux. Et là, on peut se demander si le bonhomme n'aurait pas ici de la graine de Tarantino et de Malick. Le casting de Ne le dis à personne est effectivement un long générique contenant ce qui se fait de mieux en France : Oliver Marchal (impeccable en homme de main bourru et fatigué), Jalil Lespert (le temps d'une séquence marquante), Florence Thomassin (à fleur de peau), Gille Lellouche (méconnaissable et savoureux), Jean Rochefort (impérial), Nathalie Baye (parfaite), François Berléand (truculent comme toujours), Kristin Scott Thomas (délicieusement surprenante), André Dussollier (émouvant), Marie-Josee Croze (charismatique) et enfin François Cluzet tout simplement énorme dans un grand rôle que son talent mérite tant.

Loin d'être impressionné par sa distribution, Guillaume Canet lui offre constamment la possibilité de s'exprimer à sa pleine mesure même si quelques personnages sont parfois sacrifiés au rythme et aléas d'une histoire policière qui se doit d'avancer. Et s'il fallait juger la valeur des grands cinéastes à leur capacité à savoir conclure en beauté leur film, nul doute que celle de Canet serait plus que précieuse, si on s'en réfère au sommet d'émotions qu'il nous offre au bout de deux heures d'un récit mené tambour battant.

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