Critique : Renaissance

Johan Beyney | 2 mars 2006
Johan Beyney | 2 mars 2006

Que cela soit dit tout de suite : oui, on pense immédiatement à Sin City à la vision de ce film d'animation sombre et novateur. Précisons aussitôt que c'est davantage à la ville du péché imaginée par Frank Miller que nous faisons ici référence, plutôt qu'à sa transposition sur grand écran. Ici, pas de gris, mais un jeu constant entre le noir le plus profond et le blanc le plus pur : pas de survie possible entre mal et bien, obscurité et clarté. Si ce traitement graphique est partie intégrante du discours de Frank Miller, il est également parfaitement adapté à l'atmosphère de ce Renaissance pourtant plus modéré. On se plaît d'ailleurs à imaginer un Sin City qui aurait bénéficié du même traitement que celui présenté par l'équipe de Christian Volckman.

Renaissance a été voulu dès sa genèse comme « une intrigue à la Philip K. Dick dans l'univers de Raymond Chandler ». C'est exactement ce que propose le produit fini, synthèse parfaitement maîtrisée des univers du film noir et de la science-fiction. Du polar, on garde ici la noirceur de la ville et quelques personnages familiers : flic solitaire, femme fatale, pontes corrompus et caïds truculents. De la SF, on prend les thèmes des grands romans d'anticipation : le lien entre éthique et génétique, l'omniprésence d'une entité médiatique tentaculaire. On pourrait reprocher au film de n'être qu'une suite d'emprunts et de situations déjà vues. Bien rares sont pourtant les idées surgies ex nihilo des cerveaux des créateurs, et c'est le plus souvent d'un remaniement ou d'une réinterprétation de références et de codes existants que naît une œuvre originale. Aucun reproche ne saurait donc être formulé dans la mesure où ce travail de réappropriation est effectué avec talent. C'est le cas ici.

L'intrigue, classique, évoque donc autant le film noir que certains classiques de la science-fiction (dont Akira pour la partie portant sur les expériences scientifiques qui sont au cœur du récit) et tient parfaitement la route. Elle ne serait pourtant rien sans l'épaisseur que lui donne l'aspect visuel du film. Le choix d'un noir et blanc très contrasté (et très élégant) apporte beaucoup au sentiment d'oppression que provoque le film, encore renforcé par une bande-son efficace. Les volumes naissent alors du jeu constant entre ombre et lumière, à la manière des films expressionnistes allemands des années 1930. L'expressivité des personnages aurait pu pâtir de ce parti-pris esthétique, mais cet écueil se voit habilement évité grâce à l'emploi combiné de deux techniques. La motion capture (déjà utilisée par Robert Zemeckis sur Le Pôle Express) consiste en effet à réinjecter sur des personnages en 3D les données issues de capteurs placés sur des acteurs en chair et en os. Elle permet ainsi de restituer une gestuelle d'un naturel époustouflant. A cette méthode s'associe ensuite un travail plus « artisanal » d'animation portant sur l'expression des visages et les mouvements des mains. La combinaison de ces deux techniques permet ainsi de donner corps et vie à des personnages graphiques ahurissants de réalisme, à tel point que l'on croit parfois visionner des prises de vues réelles.

Il est enfin nécessaire de signaler l'incroyable travail fourni sur les décors. Renaissance nous entraîne en effet dans un Paris futuriste traité avec talent. L'architecture futuro-crasseuse proche des univers d'Enki Bilal (Alfred Frazzani a d'ailleurs également travaillé sur les décors d'Immortel) ou de Blade runner jouxte des constructions plus aseptisées. Le point fort de ce travail est de ne pas avoir créé de toutes pièces une nouvelle capitale, mais d'avoir construit un décor futuriste sur le Paris d'aujourd'hui. C'est donc avec émerveillement que l'on reconnaît le Sacré-Cœur au sommet d'un Montmartre futurisé, ou que l'on découvre les modifications substantielles apportées aux quais de la Seine.

Ainsi, et même si le film accuse parfois quelques problèmes de rythme, Renaissance s'avère être une découverte franchement réjouissante : celle d'une histoire sombre et intense servie par un univers d'une beauté graphique fascinante. Ne serait-ce que pour assister à cette « renaissance » de l'animation européenne, l'expérience vaut le coup d'être vécue.

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