Critique : Marock

Patrick Antona | 15 février 2006
Patrick Antona | 15 février 2006

Marock, c'est ce monde si particulier de la jeunesse dorée marocaine, vivant au sein d'une banlieue cossue et protégée de Casablanca, jeunesse qui connaît la flambe, l'alcool et les boîtes de nuit tout en essayant de passer son bac, ultime passeport qui donnera à certains une forme de liberté. Vu ce résumé, on pourrait s'attendre à une énième resucée de La Boum sous les palmiers, mais la jeune réalisatrice, Leila Marrakchi, dont c'est le premier long-métrage, évite les écueils du roman-photo mièvre en y ajoutant une petite dose de critique sociale. Tout en se permettant un petit coup de griffe contre l'intolérance religieuse, la cinéaste laisse passer derrière la futilité des comportements un sentiment de précarité, état si typique de la fin de l'adolescence.

Posant la caméra à la hauteur de son interprète principale, Rita (interprétée avec chaleur par la débutante Morjana Alaoui), Leila Marrakchi tourne cette histoire d'amour contrariée sous le soleil de Casablanca en se basant sur ses souvenirs intimes de jeune fille curieuse de découvrir la vie. En dépeignant sans fard ces adolescents qui sont tiraillés entre l'attrait de la vie à l'occidentale et le respect des traditions familiales et culturelles, c'est le portrait d'un pays musulman en proie à ses contradictions, entre modernité et religion, qui est abordé dans Marock. Certes il ne s'agit pas là d'un brûlot mais plutôt d'un essai qui mérite d'être remarqué.

Car à la critique sociale frontale, Leila Marrakchi a préféré l'angle de la chronique adolescente tendre, avec ambiance fraternelle et premiers flirts, ses exaltations dans les courses de voiture, la drogue et l'alcool (le sexe étant assez discret au demeurant). Avec Rita comme témoin de ce microcosme un peu particulier où les employés de maison sont conciliants voire dociles, où le frère autrefois si proche « tourne » religieux suite à un trauma, où les journées sur la terrasse avec les copines (illustrées par une bande originale envoûtante) alternent avec des moments de révolte si caractéristiques de l'adolescente en voie d'émancipation, on se laisse facilement prendre dans les mailles de cette mise en bouche certes un peu banale si elle ne se passait au Maroc. Et lorsque l'intrigue bascule dans le Roméo et Juliette, avec la liaison amoureuse entre Rita et Youri, le juif marocain flambeur (les yeux bleu azur de Matthieu Boujenah feront sûrement chavirer ces demoiselles !) et que revient à la surface la réalité sociale d'un pays où le droit religieux et ses codes priment encore sur le droit civil (Ndlr : le mariage civil n'existe pas au Maroc), Leila Marrakchi préfère rester sur l'ordinaire de ce couple qui vit dans l'instant, uniquement troublé par la pression familiale et les remarques inquiètes de son entourage.

D'aucun diront que la suite ne confirme pas les intentions prêtées au film, avec une fin peut-être un peu trop abrupte, qui évacue plus qu'elle ne résout les problèmes. Mais le but est atteint pour ce qui est d'offrir au spectateur français la possibilité de découvrir un pays si proche sous un biais encore inédit. Pourtant sous cette forme édulcorée Marock a déjà suscité la polémique dans son pays d'origine, la scène d'échange d'étoile de David ou le parler cru de ces jeunes mélangeant français et arabe ayant quelque peu fait scandale. D'ailleurs, le film n'a pas encore été distribué au Maroc, où la voix des partis musulmans extrémistes se fait de plus en plus entendre ces derniers mois, menaçant par là la liberté d'expression d'un pays en pleine effervescence culturelle.

Mais ce qu'on gardera surtout de Marock, c'est cette troupe de jeunes comédiens, dont certains font carrière en France, plein d'entrain et de justesse, d'où se détachent Morjana Alaoui au naturel confondant et à la tchatche aiguisée, la charmante Razika Simozrag (actrice plus confirmée) et Assad Bouab, le frère de Rita, parfait en homme frustre et ambivalent. Ils sont les talents à suivre de ce film frais et grave à la fois, à l'instar de la réalisatrice Leila Marrakchi, qui pour un premier essai (et à 30 ans à peine) ne démérite aucunement et livre une œuvre salutaire. Pour son prochain film, on lui souhaite d'être tentée par plus de prise de risque.

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