Critique : Les Mots retrouvés

Audrey Zeppegno | 31 janvier 2006
Audrey Zeppegno | 31 janvier 2006

Après avoir roulé leur bosse dans le circuit indépendant et émergé de la nébuleuse filmique en réalisant le magnétique Deep end, Scott McGehee et David Siegel se mesurent au microcosme hollywoodien, à ses productions gargantuesques, à ses castings prestigieux, et à ses plans de vie über-classiques. Finies les mères courages, prêtes à tout pour couvrir les écarts de conduite de leurs progénitures chéries, même si cela implique le fait de flirtouiller outrageusement avec un bad boy ténébreux tout en empilant les cadavres dans leurs armoires à linge propre. Finies les jeunes années d'insouciance, de tâtonnement artistique et de liberté totale d'expression. Finis l'anarchie, l'anonymat, les galères de financement et les diffusions intimistes, Les mots retrouvés ouvre au tandem iconoclaste la voie stellaire de Sunset Boulevard, et donne la part belle à la perfection faite famille. Un papa et une maman modèles, flanqués d'un ado tendre comme un agneau et d'une petite poupée dotée d'un quotient intellectuel hors du commun, habitent une merveilleuse demeure coloniale, nichée au cœur d'une banlieue paisible. Welcome home ! Bienvenue au paradis des ménages érudits, soudés et friqués qui affichent une félicité de façade aussi fringante que superficielle.

Ne jamais se fier aux apparences ! Car, sous le vernis rutilant, le portrait idyllique se fendille de toutes parts. Prototype du gentleman séducteur qui se drape de vertu, Richard Gere vit le don exceptionnel de sa fille comme une source intarissable d'autosatisfaction. Fier d'être le géniteur d'un tel prodige, il s'enorgueillit à l'idée de pouvoir en faire le singe le plus savant qui existe au monde, sacrifiant sur l'autel de ses aspirations mégalomanes l'épanouissement de sa benjamine. La révélation du film, c'est elle, Flora Cross, une apparition haute comme trois pommes, doublée d'une aura sidérante ; Point de mire d'une caméra qui virevolte autour d'elle à mesure qu'elle épelle religieusement les termes qu'on lui soumet, émettant une noria de consonnes et de voyelles qui volètent dans les airs, jusqu'à s'assembler pour capter toute l'essence des mots. Jouant de son statut de virtuose de l'orthographe pour s'attirer les faveurs de son paternel, la gamine glane ses encouragements en butinant de concours en concours, espérant que la consécration nationale métamorphose comme par magie l'ambiance suffocante qui plombe le cocon familial. Mais tout part à vau-l'eau… Délaissés par le chef de clan, le fiston se laisse amadouer par les sirènes aguicheuses d'une secte bouddhiste, tandis que la mère poule (Juliette Binoche dans le rôle d'une scientifique désorientée) s'enlise moderato cantabile dans ses délires de cleptomane.

Le décor s'érode, l'idéal se délite et l'œuvre de sape des cinéastes dynamite en douceur le sourire émail diamant de ces dignes représentants de l'American Dream, sous le regard désarmant de sa victime la plus innocente. Pourtant, ne vous méprenez pas : Les mots retrouvés ne relève ni de la romance à l'eau de rose rassemblant les membres d'une smala démantelée, ni du mélo vieux jeu où chacun finit par trouver sa place grâce au don occulte de la cadette. À contrario, à partir d'une trame scénaristique pour le moins rebutante - car qui dit tournois d'orthographe, dit lecture à haute voix du dictionnaire dans ses moindres détails - Scott McGehee et David Siegel façonnent un ovni, curieux objet filmique, au style visuel original, qui recoupe les divers chemins ésotériques qu'empruntent ses protagonistes pour trouver un sens à leur vie… sans jamais toucher à un quelconque but suprasensible… D'où, la circonspection d'une frange du public, et l'émerveillement de ceux qui vibreront au rythme de cette virée hypnotique sans trop savoir pourquoi.

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