Critique : Kekexili - La patrouille sauvage

Patrick Antona | 25 janvier 2006
Patrick Antona | 25 janvier 2006

Pour ceux qui pensent que les films d'action chinois ne riment qu'avec gunfights furieux ou scènes de sabre en apesanteur, Kekexili, la patrouille sauvage apporte un démenti sec tout en proposant une nouvelle vision d'un cinéma en perpétuelle évolution.

Marchant sur les traces des classiques hollywoodiens dédiés à la défense « musclée » de la Nature, comme Les racines du ciel de John Huston ou La forêt interdite de Nicholas Ray, le film de Lu Chuan narre le destin d'une bande de gardes-chasses nationaux déterminés à protéger les dernières antilopes du Tibet massacrées par des braconniers sans vergogne. Pour nous faire découvrir le quotidien de cette compagnie très spéciale, composés de tibétains au service d'un état chinois bien lointain qui les laisse dans un état proche du dénuement, le réalisateur utilise la vision du journaliste lui-même métis sino-tibétain, venu de Pékin pour enquêter sur la menace pesant sur l'écosystème local. Pris en amitié par le rude chef de la section, Ri Tai (impressionnant Duo Bujie), il apprend à composer avec un environnement âpre et peu accueillant qui règne sur le haut-plateau du Tibet mais aussi avec les terribles ravages commis par les chasseurs sur les antilopes. La mise en scène de Lu Chuan accentuant encore le côté fin du monde avec ses étals de viande et de carcasses abandonnés dans le désert rocailleux.

Mais la découverte de la cruauté affichée des braconniers sera peu à peu mis en balance par l'absence de pitié de Ri Tai qui, engagé dans la traque sans merci de son mystérieux opposant, n'hésite ni à abandonner ses prisonniers en pleine montagne ni à mettre en péril ses propres hommes. La première partie du film s'apparente ainsi à une randonnée sauvage à base de coups fourrés (les assaillants étant le plus souvent invisibles) où les gardes-chasses mènent la vie dure aux chasseurs et à leurs commanditaires, qui sont très souvent dépeint comme de pauvres hères, où la tension prédomine, entrecoupés de ces éclats de violence inhérents à la nature humaine. Puis le film bifurque dans sa seconde partie dans le « survival » à part entière, renouant avec bonheur avec un genre peu sollicité depuis les années 80. Cette fois-ci, ce sont les éléments naturels qui deviendront des adversaires bien redoutables pour les hommes, pauvres petites choses malmenées par les vents et le froid. La scène des sables mouvants est à ce titre emblématique d'une nature, magnifiée par un scope superbe et une photographie très riche, insoumise et impitoyable qui ne fait point de distinguo entre les hommes.

Évitant le côté dénonciateur en faisant de ces « héros » non pas des écologistes bon teint mais des hommes purs et durs défendant ce qu'ils considèrent comme étant leur bien commun, et par dessus tout, celui de l'humanité tout entière (Ri Tai disant souvent « mes antilopes »), Lu Chuan touche juste avec Kekexili, la patrouille sauvage tout en se permettant un coup de griffe envers le gouvernement chinois. Evoquée en filigrane dans le film, cette condamnation de la corruption ambiante devient des plus claires que ce soit par la révélation finale du chef des braconniers ou par le carton de fin relatant les conséquences réelles et édifiantes de l'aventure relatée dans le film. Œuvre n'évitant pas quelques scories (on ne comprend pas pourquoi les braconniers ne se défendent pas les armes à la main lorsqu'ils sont mis au pied du mur !) ou se perdant parfois par son côté volontairement naturaliste qui fait passer les personnages au second plan, surtout celui du journaliste, Kekexili, la patrouille sauvage est un film au final à la fois encourageant et passionnant. N'étant que la deuxième réalisation de son auteur qui a eu les plus grandes difficultés du monde pour mener son projet à bien (cf. la dénonciation du système cité plus haut), Kekexili est un savant croisement entre la chronique sociale amère, un genre très couru du cinéma asiatique moderne, et le western rural, avec un Tibet décrit comme l'ultime frontière d'une Chine qui ne cesse de nous surprendre.

Petit bonus à ajouter au film, la présence de la débutante Xueying Zhao, sublime plante asiatique, qui réussit par le biais d'une seule scène tragique à faire passer ce sentiment d'isolement qui doit régner dans l'esprit des gens reclus au fin fond des provinces encore sauvages. Un talent à suivre indéniablement.

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(4.5)

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