King Kong : Critique

Francis Moury | 11 décembre 2005
Francis Moury | 11 décembre 2005

Il faut savoir que la VO intégrale de King Kong de Merian C. Cooper & Ernest B. Schoedsack ne fut véritablement accessible aux spectateurs de cinémas français qu'en 1965. La VF d'époque amputa toute l'introduction située à New York qui présente les personnages principaux, leurs motivations, et dépeint avec un réalisme acéré les conséquences de la terrible crise économique de 1929. Une fois visionnée, elle apparaît comme absolument nécessaire à la cohérence esthétique du film, renforçant son impact surréaliste. C'est bien parce qu'ils veulent fuir la société moderne que les quelques aventuriers marginaux rassemblés sur le navire sont heureux de pénétrer dans le monde du rêve. Le fait que ce rêve se transforme en cauchemar est accessoire : un tel cauchemar est, de toute manière, plus beau que la réalité ! C'est le message profond du film.

Image 625894
0

Bien sûr le mythe de la belle et la bête remonte aux origines même de l'histoire des civilisations : on en trouve bien des traces dans l'histoire de l'art, dans l'histoire des religions, et dans celle de la littérature. Notons à ce sujet que le petit poème post-générique fut inventé par Cooper. Le fait que la bestialité soit l'un des ressorts dramatiques du film, obstinément sous-jacent, contribue à son insigne perversité mais c'est un thème classique du cinéma fantastique dès sa naissance. On trouve bien d'autres choses dans King Kong : d'abord une illustration du sacrifice, ce thème qui passionnait aussi bien les sociologues des religions comme Mauss ou Durkheim que la psychanalyse freudienne, dans le cadre d'une société primitive. Puis un voyage dans la préhistoire, qui reprend certaines idées déjà filmées dans Le Monde perdu (The Lost World, USA 1925) d'Harry Hoydt dont les effets spéciaux étaient déjà réalisés par le poète-technicien Willis H. O'Brien. Aussi l'histoire d'un film en train de se tourner et dont le tournage provoque une catastrophe. Enfin un final urbain matriciel de tout le cinéma fantastique et SF de films de monstres des années 1950, ainsi que du film-catastrophe des années 1970-1975.

 

Image 115728

 

L'alliage de tous ces éléments en un seul récit est la marque géniale de l'inventivité de ses producteurs-réalisateurs. Schoedsack et Cooper s'étaient rencontrés au lendemain de la première guerre mondiale en Pologne. Schoedsack avait débuté comme caméraman en 1914 pour les Studios Keystone tandis que Cooper était capitaine de l'U.S.Air Force. Ils s'associèrent pour tourner d'admirables documentaires, à peine romancés, en Iran et au Siam. Alors que Cooper devint producteur associé à la R.K.O., Schoedsack s'orienta plus décisivement vers la mise en scène : Les Chasses du comte Zaroff (The Most Dangerous Game, USA 1932) est le premier classique de l'âge d'or du cinéma fantastique américain qui résulte de leur collaboration, mais c'est essentiellement Schoedsack qui doit, tout comme pour les films suivants, en être crédités esthétiquement davantage que Cooper. Le personnage de Carl Denham est un peu une synthèse de Cooper et Schoedsack eux-mêmes à ce stade de leur carrière : tout comme lui, ils sontmi-documentaristes, mi-cinéastes de fiction. C'est bien essentiellement Ernest Beaumont Schoedsack qui orienta plastiquement King Kong dans le sens du vertige, de l'onirisme, du cauchemar et de l'érotisme les plus géniaux, et dirigea l'ensemble des talents mis à sa disposition par Cooper et la R.KO. Edgar Wallace, le célèbre romancier mentionné au générique comme co-scénariste, n'a absolument pas eu le temps d'écrire une ligne. Il venait d'être embauché par la R.K.O. et appuya l'idée avec enthousiasme avant d'être emporté par une pneumonie à Hollywood : raison pour laquelle son nom figure au générique selon Cooper.

 

Image 625891

 

Résumé

Les liens thématiques et esthétiques sont étroits entre les deux chefs-d'œuvre tournés par Schoedsack en 1932 et 1933 : ce sont des peintures primitives de l'inconscient freudien, mises en forme d'une manière romanesque fruste et populaire, avec une beauté plastique et une efficacité insurpassables.

commentaires

Aucun commentaire.

votre commentaire